Une autre manière de voir

Publié le par le blog de Sassia

Recomposition brutale, racolages à tous les rayons

 Serge Halimi - Le Monde Diplomatique octobre 2009

 

Imaginons que le monde ne soit plus régi par le primat de la marchandise et de son prix. Le journaliste n’aurait alors aucune raison majeure d’insister pour que ses articles continuent d’être imprimés sur du papier, puis transportés par camions vers des messageries de presse, ou acheminés par courrier aux abonnés. Grâce à Internet, il aurait même avantage à pouvoir communiquer ses informations, ses analyses, aux lecteurs du monde entier ; à y parvenir instantanément, à moindre coût, en y adjoignant le cas échéant son, images, références.

Mais, d’une part, s’en tenir là ferait l’économie d’une réflexion relative aux manières de lire, de réfléchir, de retenir, lesquelles sont différentes sur un écran et sur une page (1). Par ailleurs, tant que l’éden de la gratuité ne s’étend pas à la société entière, on ne peut pas non plus tenir pour quantité négligeable le modèle économique que les nouvelles technologies mettent en danger, sans proposer pour l’instant d’autre remède qu’un accaparement de la plupart des revenus d’autrefois par un moteur de recherche — une entreprise de droit privé, cotée en Bourse, en position de quasi-monopole (2). Un bon prince, ce Google qui signale les travaux des autres en encaissant la part du lion des recettes que ces travaux génèrent.

L’offre de contenus médiatiques progresse annuellement de 30 % : le nombre des chaînes européennes de télévision a triplé depuis dix ans, celui des magazines a quadruplé depuis un quart de siècle. Presque inéluctablement, l’attention réservée à chaque titre pâtit (3). Or, déjà, la part de la presse ne cesse de baisser dans le budget des ménages, tentés de réorienter leurs dépenses de communication vers le téléphone portable, l’audiovisuel payant, Internet. Ainsi, en France, une famille moyenne consacre moins de 50 centimes par jour à l’achat de périodiques. Mieux vaut donc pour elle que ceux-ci soient bon marché, voire « gratuits » (4). Un tel contexte éclaire le problème existentiel des journalistes professionnels, dont la rémunération dépend de la survie de leur entreprise. Car la diffusion des périodiques chute au moment où déjà leurs recettes publicitaires s’écroulent. Celles-ci représentaient par exemple 60 % à 70 % du chiffre d’affaires du Monde il y a une trentaine d’années ; moins de 25 % aujourd’hui, suppléments compris.

Les journaux ont d’abord caressé le rêve que la diffusion gratuite de leurs contenus sur la Toile élargirait leur audience et leur permettrait de monnayer ce nouveau public auprès des publicitaires. Puis ce fut le réveil : les internautes ont afflué, pas les revenus escomptés. Chaque fois qu’un quotidien perd un acheteur ou un abonné à son édition papier, les annonceurs lui demandent de conquérir dix internautes s’il veut maintenir ses recettes publicitaires. Il faut savoir qu’une annonce financière d’une page dans Les Echos, au tarif normal, rapporte davantage à ce journal que la totalité de ses ventes en kiosques. Un rapport récent sur l’état des médias américains résume bien l’urgence du défi général : les journaux doivent trouver « un moyen de convertir l’accroissement de leur audience en ligne en revenus suffisants pour préserver leur activité avant que les recettes issues du papier ne sombrent tout à fait  (5 ».

En termes de chiffre d’affaires, rien ne pèse aussi lourd pour les journaux que cet affaissement de leurs recettes publicitaires (— 29 % aux Etats-Unis au deuxième semestre 2009 par rapport à l’année précédente). Dotés de moyens plus performants et moins coûteux de s’adresser aux consommateurs (Internet, téléphones portables, « placement de produits » dans les films de fiction et dans les séries), les annonceurs n’excluent plus de se passer d’une presse écrite au lectorat vieillissant. Or, même aujourd’hui, la publicité continue de représenter en moyenne 43,8 % des recettes des titres français, contre 32,6 % pour leurs ventes au numéro et 23,6 % pour leurs abonnements (cf. le graphique dans « Notre combat » qui, au passage, éclaire la singularité du Monde diplomatique sur ce point aussi...).

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Le glas a déjà sonné pour certains titres ; l’heure de vérité se rapproche pour d’autres. Aux Etats-Unis, quinze mille journalistes ont été licenciés l’année dernière, davantage consentent à des baisses de salaires ; afin de survivre, le New York Times a accepté un prêt à 14 % d’intérêts consenti par M. Carlos Slim, la plus grosse fortune du Mexique ; plusieurs grandes villes (Detroit, Seattle, San Francisco…) risquent de perdre leur grand journal local ; depuis que le réputé Christian Science Monitor a disparu comme quotidien imprimé, sa diffusion en ligne s’effondre. De son côté, la presse espagnole a supprimé deux mille quatre cents de ses trente mille emplois en un an.

Une fois qu’ils ont taillé dans leurs effectifs et réduit la pagination de leurs titres, les propriétaires de journaux espèrent compenser le recul de la diffusion par une augmentation du prix, laquelle provoque en général un nouveau recul de la diffusion. Pour le moment, une telle débandade n’épargne guère que l’Asie et les pays arabes.

Comment continuer à financer des entreprises journalistiques coûteuses (enquêtes au long cours, reportages à l’étranger, relecture et vérification des textes par des éditeurs, intervention des correcteurs) quand les ressources habituelles se dérobent ? Première réponse : ne plus le faire. Le cycle est alors enclenché : un déclin de la presse, en partie lié à la dégradation du journalisme, décourage un peu plus les journaux du journalisme. Et les conduit à se soumettre davantage encore aux recettes concoctées par les services du marketing : culte de l’article court, des thèmes « de société », titre criard pour annoncer une broutille, micro-trottoir, sujet « de proximité ».

Nombre de techniques permettent d’endiguer une baisse de la diffusion en dopant artificiellement la vente d’un titre. Coûteuses, elles ont un sens financier quand on peut monnayer ces nouveaux « lecteurs » auprès d’annonceurs alléchés par des chiffres d’audience survitaminés. En bradant le prix des abonnements et en l’assortissant de cadeaux, on procure à un magazine infatué une illusion d’existence. Le 25 janvier 2002, l’hebdomadaire Le Point avertissait : « Nous ne participons pas à la course aux abonnements, qui s’est emparée depuis des années d’une partie de la presse magazine, dans une frénésie ou une débauche de cadeaux à tout-va. » Récemment, Le Point offrait, avec un abonnement à dix numéros pour 15 euros, une calculatrice multifonction ou une montre (6)…

Autre manière de sacrifier la marge au volume, on offre son journal aux voyageurs des compagnies aériennes, aux clients des épiceries de luxe, hôtels de standing, salles de sport, parkings cossus, aux étudiants des grandes écoles. Ce qui accroît sa diffusion, en particulier auprès du lectorat à fort pouvoir d’achat, cible obsessionnelle des publicitaires (7). Exposer les combines de l’industrie de presse pour répondre à ses tracas financiers permet, en creux, d’identifier la grande singularité de ce mensuel. Celle qui lui vaut d’être à la fois diffusé dans le monde entier et de disposer de soixante-treize éditions internationales. Simplement dit, Le Monde diplomatique n’est pas soumis aux diktats des annonceurs et il s’intéresse à d’autres pays que celui qui abrite ses locaux.

Lorsqu’il était encore vice-président de TF1, principale chaîne de télévision d’Europe, l’actuel directeur des rédactions du Figaro faisait le pari contraire : « Nous accorderons à l’international une place proportionnelle à l’intérêt que les Français lui portent. A ce sujet, il me semble qu’à mesure que se développent le câble et le satellite, le traitement des grands sujets de politique internationale trouvera une place sur les chaînes thématiques  (8. » Le 30 août 2009 à 20 heures, sur TF1, la consigne fut observée : les élections japonaises disposèrent de vingt secondes au milieu de la dix-septième minute du journal de 20 heures. La présentatrice expédia cet « événement politique majeur » sans l’accompagner d’une image ou d’un commentaire. La défaite du parti conservateur après cinquante-quatre années d’exercice du pouvoir (lire « Notre combat ») passa ainsi bien après la mort de six randonneurs de montagne en Savoie. Laquelle fit naturellement l’ouverture du journal.

« Tous les soirs, à la télévision, un homme nu pleure au bout de sa laisse », la formule résume plutôt bien le capitalisme de surveillance et sa société du spectacle (9). Après avoir analysé les éditions du soir des six principales chaînes françaises (TF1, France 2, France 3, Arte, Canal+ et M6), l’Institut national de l’audiovisuel (INA) a d’ailleurs constaté que « les faits divers affichent une augmentation régulière, passant de six cent trente sujets en 1999 à mille sept cent dix en 2008, comme si les partis pris éditoriaux des chaînes étaient de favoriser, de plus en plus, les drames personnels plutôt que les drames collectifs  (10 ».

La presse écrite délaisse elle aussi depuis longtemps l’actualité internationale. Elle martèle que tout s’explique — et est rendu impossible... — par la mondialisation, mais entre 2002 et 2006 le nombre des correspondants à l’étranger des quotidiens américains a diminué de 30 % (11). Le « village global » ne s’intéresse qu’à son palier. Mais il y a le câble, le satellite ? « Vous voulez des nouvelles sur le Venezuela ? Regardez la chaîne vénézuelienne. Sur le Soudan ? Regardez les chaînes africaines  (12) », conseillait il y a plus de dix ans le directeur adjoint de l’information de TF1, une chaîne qui n’entretient aucun correspondant permanent, ni en Afrique ni en Amérique latine.

Sans doute ajouterait-il aujourd’hui : « Et allez sur Internet ! » Car les nouvelles technologies de la communication ont offert au mercantilisme rédactionnel et à la paresse intellectuelle un superbe alibi. Puisqu’il y a Internet, les médias généralistes peuvent supprimer sans états d’âme leurs bureaux de correspondants à l’étranger et réduire la part des articles traitant d’autres sujets que la mort de Michael Jackson, le « sort tragique de la petite Marina », la burka, les fantasmes amoureux de M. Valéry Giscard d’Estaing, l’accouchement de Mme Rachida Dati (13). Quand la répression se déchaîne au Sri Lanka, le journaliste qui a d’autres affaires à traiter — et de plus lucratives — n’a plus qu’à renvoyer ceux de ses lecteurs que le sujet intéresse au site du Times of India… Avec Internet, ne sommes-nous pas devenus tous plus savants qu’Aristote puisque nos téléphones portables nous donnent accès aux archives numériques de la « bibliothèque universelle » ?

On l’aura compris, dans la croisade opposant journaux et écrans, notre camp est celui des mécréants. Dit autrement, nos combats se situent ailleurs.



 


 

Internet n’a pas décimé le journalisme,
il agonisait déjà

 

Serge Halimi - Le Monde Diplomatique Octobre 2009

 

 http://www.monde-diplomatique.fr/2009/10/HALIMI/18192

 

 

Publié dans Think Global

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