Turquie, Iran, Syrie : Sarkozy et Israël menacent

Publié le par le blog de Sassia

Autre point de vue en rapport avec les évenements récents...

 

 

Un coup de tonnerre a éclaté samedi dans le ciel de l’été languissant. Mais le silence des media qui lui a succédé a été infiniment plus assourdissant que le tumulte céleste ayant chahuté nos tympans: la rupture des relations diplomatiques entre Ankara et Tel-Aviv n’a visiblement intéressé oncque parmi nos journaleux tout occupés à abrutir les populations avec le procès Chirac et le retour de l’île du Diable de M. le Maudit… super héros et victime présumée ayant vécu un «vrai cauchemar». Ce qui ne l’empêchera pas d’être bientôt en selle pour la cavalcade présidentielle! Mais ceci est une autre histoire…

La Turquie a donc expulsé l’ambassadeur d’Israël en représailles au refus de l’État hébreu de présenter formellement des excuses pour les neuf militants turcs tués lors de l’abordage dans les eaux internationales du Mavi Marmara, navire humanitaire, la nuit du 31mai 2010. De véritables excuses écorcheraient évidemment la bouche de M. Netanyahu qui, par l’aveu d’un authentique acte de piraterie en haute mer— les Israéliens n’en étant pas à leur coup d’essai(1)— affaiblirait la position d’Israël confrontée à la poussée du processus de création d’un État palestinien. «Une demande impossible à satisfaire pour un Premier ministre israélien craignant que de telles excuses ne minent le moral de la population juive et n’envoient un message de faiblesse au reste du monde» comme l’explique si bien le New York Times.

Alors comment en est-on arrivé là? Sachant qu’«en tant que pays possédant la plus longue côte maritime en Méditerranée, la Turquie prendra toutes les précautions qu’elle estime nécessaires pour assurer la sécurité de la navigation dans sa partie orientale». Dixit M. Davutoglu, chef de la diplomatie turque. Lequel annonçait en outre du même souffle la saisine de la Cour internationale de justice de la Haye «afin d’examiner [la légalité] du blocus mis en place par Israël sur Gaza depuis le 31mai 2010», réfutant les conclusions tiédasses mi-chèvre mi-chou du rapport de l’ONU. Celui-ci souligne cependant un usage excessif de la force dans le déroulement de l’opération coup de poing de la marine israélienne tout en reconnaissant in fine le bien-fondé en droit international du blocus naval étranglant les Gazaouis(2)!

Coup de tonnerre dans un ciel d’été maussade? Pour sûr! Imaginez qu’il prenne fantaisie à des bâtiments turcs de vouloir une nouvelle fois forcer le blocus mais cette fois accompagnés par la marine de guerre d’Ankara… qui se développe aussi vite que cheval au galop? N’aurions nous pas alors un casus belli? Si fait. Et si Israël, membre officieux de l’Otan (et de l’Union européenne), frappait sec, sans aucun complexe, comme elle sait le faire, la Turquie invoquerait-elle l’article V du Traité de l’Atlantique Nord pour appeler à son secours ses alliés américains et européens? Un cas de figure certes fort improbable s’appliquant malgré tout à un risque tout à fait réel… surtout dans le contexte d’actuelle surtension dans la zone: guerre subversive contre le régime baasiste syrien (socialiste et patriotique, ce régime laïque est un grand protecteur des communautés chrétiennes de la même façon qu’a pu l’être durant trois décennies le Baas irakien), la guerre larvée qui sévit en Irak, le lent mais inexorable affaissement de la monarchie jordanienne…

«Comment une alliance de soixante ans a-t-elle pu si mal tourner? Que s’est-il passé pour que la Turquie et Israël soient désormais des ennemis, pratiquement en état de guerre?»

Telle est la question (fort ou faussement naïve) qu’Hikmet Bila, éditorialiste de l’organe nationaliste turc Vatan posait déjà le 2juin. Question naïve puisque la désaffection turque à l’égard de l’État hébreu n’est fondamentalement que l’expression de l’instinct de conservation collectif d’une nation… Quand les murs de la cité tombent, l’on se réfugie dans le donjon… pour les Turcs, la dernière tour avant les bénédictions ravageuses d’une totale résorption dans le chaudron d’un globalisme infernal, est celle de l’Islam… alors que «les régimes les plus stables de la Méditerranée orientale et les pays les plus prospères de cette région du monde sont aujourd’hui socialement dévastés, politiquement décomposés et économiquement ruinés grâce— entre autres— au poison démocratique». Si nous adoptons ce point de vue, point n’est besoin de porter dans son cœur les Assad, Hussein, Kadhafi, Moubarak et Ben Ali— de valeurs très inégales il est vrai, les trois derniers étant de peu reluisant personnages— pour admettre que leur disparition a ou va engendrer à nos portes la guerre permanente. Un chaos sans doute désiré et voulu par ceux qui prospèrent sur les ruines des nations et dans le cimetière des peuples(3)

 

ANKARA DANS LE COLLIMATEUR

 

Car la lente mais sûre dérive de la Turquie hors de la sphère occidentaliste n’est en rien due à de malheureux hasards. Face à des démocraties post-coloniales qui perdent le Nord et deviennent boulimiques, la Turquie se dit qu’elle pourrait être dépecée à son tour… Après la Libye, la Syrie excite maintenant les appétits de M.Nagy-Bocsa. Ne menace-t-il pas également l’Iran d’une guerre sans déclaration préalable (4)? Il est vrai que les déclarations de guerre sont passées de mode, le droit international étant devenu depuis soixante-trois ans (et la création sur le dos des Palestiniens d’une improbable enclave) malléable et corvéable à merci… Quand Israël— malgré tout échaudée par la réaction d’Ankara à laquelle elle devait pourtant bien s’attendre— campe sur ses positions, elle devrait savoir ou percevoir que le rapport de force n’évoluera pas (toujours) obligatoirement, ni dans le bon sens, ni vraiment en sa faveur… L’orgueilleuse Israël ne sait en vérité que répondre par la menace— une attitude intransigeante et contreproductive pour tous les gens sensés.

Tel-Aviv n’imagine pas en effet que l’on puisse défier l’extraordinaire pouvoir d’influence qui est le sien, mais le monde change. La rupture des relations diplomatiques décidée par Ankara n’est que la réaction somme toute légitime à un acte particulièrement incivilisé de grand banditisme et à l’humiliation subséquente. Cette rupture sonne en tout état de cause le glas d’une alliance stratégique entre deux nations “kémalistes” [Israël micro-nation affligée d’un fort complexe obsidional se structure autour de sa puissance militaire, l’équivalent de l’État profond prévalant en Turquie jusqu’à l’arrivée aux Affaires du Parti pour la justice et le développement— AKP] annonçant peut-être quelques orages d’acier… Les Israéliens ne s’y sont pas trompés et officieusement prennent les devants par le truchement de leur presse en menaçant la Turquie de destruction indirecte. Comment? Par exemple en armant et en soutenant la dissidence kurde du PKK… ce qu’elle avoue d’ailleurs déjà faire actuellement, cela avec un cynisme ahurissant(5)… plantant ainsi un poignard dans les reins de son grand allié régional(6). Un comble!

Gageons que ce dernier événement, signe d’une nette dégradation de la situation politique et sécuritaire du Levant— comme toujours en pareil cas passé inaperçu de nos grands professionnels des media— débouchera très vite sur un regain de pression exercé sur la Syrie… prochain domino à tomber selon l’agenda coalisé anglo-franco-israélo-américain. La Libye était en tête de liste parce que plus vulnérable politiquement en raison du peu de sympathie entourant Mouammar Kadhafi. Militairement limitée parce qu’un pays de huit millions d’âmes ne possède pas de ressources humaines inépuisables… encore que! Kadhafi, un homme fort sur le déclin, certainement malade, diabolisable à volonté en dépit des risettes que les occidentalistes lui avaient prodiguées ces dernières années— l’opinion publique est oublieuse et versatile—, la Libye constituait par conséquent la cible idéale!

Le 2août, après un long silence exemplaire relatif au Printemps arabe, le président israélien Shimon Pérès, socialiste grand teint et père du programme nucléaire offensif israélien, a dissipé d’un seul coup tous les doutes à ce sujet. Le verdict est enfin tombé: «Assad doit partir. Plus tôt il partira, mieux se sera pour son peuple»… et pour l’État hébreu. Mais peut-être pas pour le Proche-Orient et la Méditerranée toute entière. Reste qu’en Syrie, nonobstant les appels à l’insurrection générale lancés depuis les capitales occidentales la situation syrienne n’a pas atteint sa masse critique. Damas ne s’est pas soulevée, les services de sécurité ne sont pas encore divisés, l’économie ne s’est pas effondrée. Le régime a l’air faible, mais l’opposition semble encore plus faible.

 

Léon CAMUS.

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1. Le 8 juin 1967, dans le contexte de la guerre dite des Six jours, l’aviation israélienne pilonne trois heures durant l’USS Liberty causant 34 morts parmi l’équipage et 171 blessés, cela malgré les signaux de détresse et sans la moindre réaction de la part des autres bâtiments de guerre de la VIeFlotte présents à proximité, qui laissent froidement se perpétrer ce crime contre la Marine des États-Unis.

2. Le 1er septembre, le président turc Abdullah Gül considérait ouvertement comme «nul et non avenu» le dit rapport, signant l’expulsion illico presto de l’ambassadeur israélien, la suspension des accords militaires et la saisine de la Cour internationale de Justice.

3. Revue Kivounim, Jérusalem, février 1982. Pages 49 à 59. « La partition du Liban en cinq provinces… préfigure ce qui se passera dans l’ensemble du monde arabe. L’éclatement de la Syrie et de l’Irak en régions déterminées sur la base de critères ethniques ou religieux doit être, à long terme, un but prioritaire pour Israël, la première étape étant la destruction de la puissance militaire de ces États. Les structures ethniques de la Syrie l’exposent à un démantèlement… Riche en pétrole, et en proie à des luttes intestines, l’Irak est dans la ligne de mire israélienne. Sa dissolution serait, pour nous, plus importante que celle de la Syrie, car c’est lui qui représente, à court terme, la plus sérieuse menace pour Israël». On sait ce qu’il en advint!

4. Iran, Syrie, Palestine : les ambitions de Sarkozy <LePoint.fr>  31/08/11. À l’occasion de la conférence annuelle des ambassadeurs à l’Élysée, Nicolas Sarkozy a averti l’Iran de la possibilité d’«une attaque préventive» contre ses sites nucléaires.

5. «…reconnaissance immédiate du PKK Kurde avec une ambassade en Israël et en leur offrant officiellement nos services pour former et entraîner leurs combattants, ce que nous faisons déjà mais peu et de manière officieuse… la prochaine étape étant la fourniture d’armements sophistiqués à la résistance kurde qui, ainsi, matera rapidement la Turquie».  <http://jssnews.com/2011/09/03/suite-au-rapport-de-lonu-donnant-raison-a-israel-la-turquie-menace-letat-juif/>

6. Conclus en 1996, les accords définissant l’étroite coopération militaire turco-israélienne ont connu une rapide décrue avec l’arrivée aux Affaires de Recep Erdogan représentant d’une dynamique islamique “modérée” et plus encore, porté par l’ambition de façonner pour la Turquie un rôle à sa mesure sur la scène internationale en tant que puissance émergente, autonome dans ses choix et ses alliances.

 

Source : http://www.rivarol.com/Billet.html

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