Tunisie : la source de la révolution

Publié le par Sassia

Dans le centre ouest de la Tunisie, berceau de la révolution, perdure un profond désespoir social, entretenu par le chômage endémique. Carnet de route dans cette Tunisie de l’intérieur qui aspire à une vie meilleure.

 

 

 Sidi Bouzid. La désespérance sociale

À Sidi Bouzid, les murs parlent. Couverts d’inscriptions, ils racontent les souffrances et les espoirs de cette petite ville déshéritée du centre ouest de la Tunisie, berceau de la révolution, où le geste désespéré de Mohamed Bouazizi, le jeune marchand de légumes ambulant qui s’est immolé par le feu le 17 décembre 2010, a embrasé la région, puis tout le pays. Sur l’artère principale, Djamaï Bouallègue, vingt-quatre ans, vivote lui aussi de la vente de fruits. Une charrette de fortune, surmontée d’une couverture sale l’abritant du soleil, lui tient lieu de boutique. « Depuis le 14 janvier, nous pouvons parler plus librement, c’est vrai, mais ma situation n’a pas changé. Ma vie est toujours aussi dure », souffle-t-il, le regard dur. Pas question, pour lui, de participer aux élections : « Je n’ai confiance dans aucun parti. Je ne crois pas aux promesses sans garanties », tranche-t-il. Plus loin, dans le square du centre-ville, à l’ombre des palmiers, les élections occupent au contraire toutes les discussions. À la tête d’une liste indépendante, Nadar Hamdouni, chômeur diplômé, espère que la Tunisie « saura écrire une nouvelle page de son histoire ». « Ce qui s’est passé à Sidi Bouzid, ce n’est pas une révolution, c’est une intifada sociale. Mais depuis, rien n’a changé. La jeunesse ressent la même frustration, la même désespérance », insiste-t-il. Ce vendredi, jour de la grande prière, tous les commerces sont ouverts. Les paysannes, vêtues de tenues traditionnelles aux couleurs vives, vaquent à leurs occupations. Nadar Hamdouni jette un œil méfiant au défilé qui passe à quelques mètres de là. Plusieurs centaines de salafistes djihadistes, en kamis (tunique – NDLR), têtes recouvertes de calottes, ont investi la rue, sous le regard mi-amusé mi-étonné des badauds. Les barbus, suivis à distance par une cinquantaine de femmes en niqab (voile intégrale – NDLR), scandant : « Allah Akbar », fustigeant la chaîne de télévision Nessma, qui a récemment diffusé le film de Marjane Satrapi, Persepolis, jugé blasphématoire. Qu’importe que ces extrémistes aient été absents du soulèvement déclenché par l’immolation de Mohamed Bouazizi. L’essentiel, pour eux, est de se rappeler au souvenir des habitants de cette cité dont la révolte contre le régime de Ben Ali ne s’est pas faite sous la bannière de l’islam.

 

 Regueb. Les islamistes d’Ennahda sûrs de leur victoire

« Il n’y a pas eu de révolution en Tunisie ! » Ce cri dit toute la désillusion qui étreint Nomen Ben Mohammed Kadri, un chômeur de trente-quatre ans qui campe depuis deux cent quatre jours, dans l’indifférence, devant la mairie de Regueb, petite ville paysanne à une trentaine de kilomètres de Sidi Bouzid. Titulaire d’une maîtrise de sciences et vie de la terre depuis 2004, Nomen n’a jamais eu de travail digne de ce nom. Sa famille dispose, en tout, de 90 dinars (45 euros) par mois pour faire vivre trois personnes. Mais 60 dinars (30 euros) sont consacrés à l’achat de médicaments pour son vieux père malade, auquel les autorités n’ont pas accordé la gratuité des soins. « Il nous reste 30 dinars (14 euros – NDLR). Soit 250 millimes (12 centimes – NDLR) par jour et par personne. Même pas le prix du pain », calcule le jeune homme. Il a planté là sa tente de bric et de broc, trempée par l’averse de la nuit, pour « exiger un emploi, n’importe lequel ». « La révolution tunisienne n’a rien changé aux inégalités. Je n’irai pas voter tant que je n’aurai pas gagné mon droit au travail », tranche-t-il, à l’ombre des portraits des cinq « martyrs » tombés, l’hiver dernier, sous les balles de la dictature. Aucun candidat n’est venu le voir. Pas même les islamistes d’Ennahda, dont la permanence, de l’autre côté du carrefour, ne désemplit pas. « Nous sommes un mouvement politique à l’arrière-pensée religieuse, mais nous sommes des modérés ! » s’exclame Mohammed Tahar. Sûrs de leur victoire, les islamistes de Regueb assurent avoir écumé la circonscription « ruelle par ruelle, maison par maison ». Un activisme qui semble avoir porté ses fruits. Mourad Aïouni, un étudiant qui a participé à l’occupation de la place de la Casbah, à Tunis, en janvier, rêve d’un « vrai changement ». En attendant, il a opté, non sans cynisme, pour le vote Ennahda. « Parce qu’ils voleront un peu moins que les autres », grince-t-il.

 

 Mezzouna. « Chez Tarek », on parle politique

Dans ce gros bourg agricole de 27 000 habitants, entouré d’oliveraies poussiéreuses, le chômage touche plus de 60 % de la population. Ici, la contrebande d’essence et de mazout en provenance d’Algérie offre une source de revenus à de nombreuses familles. Tout au long de la route menant à Mezzouna et même en ville, des jerricanes de carburant sont proposés aux automobilistes à des prix défiant toute concurrence. En ville, de petites pompes artisanales signalent les « boutiques de diesel ». Cigarettes, boissons gazeuses et yaourts, moins chers côté algérien, alimentent aussi ce marché parallèle. À l’entrée de Mezzouna, le café Chez Tarek est devenu le rendez-vous de ceux qui ont fait la révolution. « Il n’existe pas de lieu de réunion, de discussion, alors, avec l’accord du patron, nous en avons fait un lieu de débat politique », expose Kamel, trente ans, un enseignant en arts plastiques membre du Parti communiste des ouvriers de Tunisie (PCOT). Chez Tarek, on croise des syndicalistes, des militants et des sympathisants du Parti démocratique progressiste (PDP), d’Ennahda, d’Ettakatol (Forum démocratique pour le travail et les libertés), du Congrès pour la République (CPR), de Moncef Marzouki. « Ce qui a changé depuis la 14 janvier ? Aujourd’hui, je peux aller sans crainte demander une carte d’identité ou un passeport, se réjouit Seboui, un syndicaliste. Avant, j’y allais la peur au ventre, avec le risque d’être interpellé et tabassé. Aujourd’hui, je peux parler. C’est peu. Mais cela a transformé nos vies. » Autant de changements qui n’atténuent pas les attentes sociales, pressantes. Dans cette seule localité, 300 diplômés universitaires sont au chômage. Pour les habitués de Chez Tarek, l’élection d’une Assemblée constituante n’est qu’une étape pour bâtir une société plus juste et se libérer durablement de la dictature.

 

 Kasserine, la ville martyre

À 72 km de Sidi Bouzid, Kasserine, 300 000 habitants, semble crouler sous le poids de sa démographie. Les artères principales, surveillées par un imposant dispositif policier, sont noires de monde. Dans cette ville où 47 personnes ont été tuées par balles, les traces de l’insurrection de janvier sont visibles. La section du RCD, le parti de Ben Ali, saccagée au début de la révolte, a été transformée en « club des martyrs ». Les habitants de Kasserine espèrent en faire un lieu de mémoire, mais aussi de rencontres culturelles et politiques. La bâtisse fait face aux vestiges du commissariat, dont les murs noirs de suie sont barrés d’inscriptions vengeresses. Partout à Hai Ennour ou Hai Zhor, affiches, graffitis, banderoles et fresques murales témoignent d’une effervescence politique qui n’est pas retombée depuis le 14 janvier. Yahiaoui, vingt-sept ans, peintre en bâtiment, se définit comme un « batal » (chômeur) travaillant occasionnellement sur les chantiers. Il a décidé de voter Ennahda, pour « l’honnêteté » de ses candidats. Mais, prévient-il, « si Rached Ghannouchi (le chef spirituel d’Ennahda – NDLR) ne tient pas ses promesses, il subira le sort de Ben Ali… par les urnes ».

 

 Thala, la colère à fleur de peau

La frontière algérienne est toute proche. Des barrages militaires et policiers filtrent l’entrée comme la sortie de cette petite ville, dont le nom signifie « source » en berbère. Depuis la lointaine Antiquité, Thala a incarné la fronde contre les envahisseurs successifs – Romains, Arabes, Turcs, Français. Fidèle à cet esprit, elle s’est trouvée aux avant-postes du soulèvement contre le pouvoir RCD. À la périphérie du pays, Thala concentre les mêmes maux que ses voisines : précarité, pauvreté, système de santé délabré, chômage endémique. Les marbreries de la ville n’emploient que quelques dizaines d’ouvriers. Seulement la contrebande, l’agriculture de subsistance et l’élevage ovin procurent de maigres subsides à la population.

Symbole du régime déchu, le commissariat de police a changé d’occupants. Du rez-de-chaussée où se trouvaient les cellules de garde à vue, il ne reste que des débris de briques et de béton. Quant au premier étage, où logeait naguère le commissaire, il abrite désormais un squat, quartier général d’un groupe de jeunes armés de matraques retrouvées sur les lieux. Toutes les pièces sont couvertes de fresques célébrant une révolution qui a coûté la vie à six jeunes de Thala. Nemri Bessam, titulaire d’un bac+3 en électromécanique, travaillait comme agent de sécurité dans la station balnéaire d’Hammamet, au nord du pays, lorsqu’il a été arrêté par erreur et transféré à Thala, où les policiers l’ont copieusement tabassé. « Quand je hurlais sous les coups, le commissaire descendait de chez lui pour m’ordonner de me taire, parce que sa femme dormait », raconte le jeune homme à l’allure libertaire, vêtu d’un treillis et chaussé de rangers. Nemri, hier, a assuré la sécurité des bureaux de vote. Mais il n’a pas glissé de bulletin dans l’urne. « La révolution ne sera pas finie tant que nous n’aurons pas de travail », assène-t-il. Son ami Sofiane est décorateur, lui aussi au chômage. Au dos de son tee-shirt, cette inscription : « Ma voix n’est pas à vendre ». Rebelle dans l’âme, le visage marqué par une profonde colère, Sofiane n’a pas de mots assez durs pour « tous ces partis qui sont apparus sur la scène comme des marionnettes pour parler en notre nom ». Quel que soit le résultat des élections, il rêve d’une « deuxième révolution ».

 

Rosa Moussaoui et Hassane Zerrouky - L'Humanité - 24/11/2011

 

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