SEL NOIR

Publié le par le blog de Sassia


Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr

 

Dimanche 30 janvier : A vos cas… (petite suite sans importance…) Reçu de la part d'un ami avocat une mise au point qui n'en est pas une, à propos de ma fléchette adressée à un bâtonnier dont la langue a fourché peut-être intentionnellement. Pour rappel, ce dernier incitait toute la profession à refuser d’assurer la défense des casseurs. A cette mise au point, qui n'en est pas une, une réponse qui n'en est pas une non plus.
On aura compris que la critique ne s'adressait pas à la confrérie des avocats algériens dont beaucoup peuvent s'enorgueillir d'avoir pris, à une époque où ce n’était pas une sinécure, la défense de protestataires. En 1980, 1986, 1988, etc. Par contre, je persiste à dire que cette déclaration du bâtonnier est une aberration. Refuser d’assurer la défense d’un quidam, fût-il casseur, pour un bâtonnier, c'est un chouïa fort de café! «J’entends les peuples, la splendeur, j’entends», Edouard Glissant.


Lundi 31 janvier : Ils sont partout, les Yankees !
Le monde arabe est toujours dans l'œil du cyclone. Mais ses chefs, incurables analphabètes politiques, autistes de première, sont inaptes à repérer où le bât blesse et pour cause, ils sont ce bât. Voyez Moubarak ! Pharaon depuis 30 ans, le voilà qui s’étonne de ce que son peuple ne lui demande pas de rempiler pour trente autres années. Résultat : les manifs qu’on ne peut pas ne pas voir ! La place Tahrir au Caire est devenue l'épicentre du séisme. Des manifestants, qui n'ont rien d'autre à perdre que leurs chaînes et leur muselière, n'en démordent pas : il faut qu'il dégage ! Sur cette vague, on voit évoluer des surfeurs islamistes, des libéraux pro-américains comme Baradeï, etc. Si le petit peuple saturé de moubarakisme paupérisant garde la main, les slogans sont plus politiques que sociaux. On demande des libertés, sans revendiquer d'avoir une vie décente. On ne sait pas encore comment les choses vont tourner. Si, lâché, Moubarak s’en allait, à qui profiterait le fruit sur l’arbre ? Les pauvres qui se mobilisent pour chasser le tyran ne trouveront pas forcément leur compte dans la donne que concoctent les élites avec les amerlocks. Toujours cette question sociale repoussée aux calendes… grecques ! «Lève-toi. Garde-toi. Ville, déjà, tu flambes. Vois. Les chiens, les hommes, les beautés, ton cœur si tôt péri», Edouard Glissant.


Mardi 1er février : Oui, un peu bizarre, quand même !
On ne sait plus où donner du regard dans le chaudron arabe occupé à se débarrasser du despotisme oriental qui le tenaille. Tandis que ça chauffe au Caire et dans toute l'Egypte, on en oublierait presque la Tunisie d'où le feu est parti. Si les Tunisiens ont bel et bien obtenu que les ministres benalistes du RCD, qui figuraient dans la première mouture du gouvernement, soient remerciés, curieusement, le premier d'entre eux, Mohammed Ghannouchi, lui, non seulement reste, mais ça passe comme une lettre à la poste. Bizarre, bizarre ! Pour le moins curieuse aussi la nomination à la vice-présidence égyptienne du patron du système policier, super-boss des services secrets. Encore plus étrange, le fait que ces deux hommes, chacun à leur place, soient les dauphins désignés par les Américains, de leurs anciens protecteurs honnis. Mais revenons à Tunis. En coulisses, on apprend que des chefs policiers connus pour leurs pratiques tortionnaires sous Ben Ali, non seulement demeurent à leur poste, mais ont obtenu des promotions. Comme quoi, il ne suffit pas de repeindre la façade ! Imaginons ce qu'ont pu en penser ces jeunes fougueux qui, des heures durant, ont occupé le ministère de l'Intérieur, chassant le ministre de son bureau ? Sans doute ont-ils le sentiment, non pas d'avoir été dépossédés d'une victoire, mais d'avoir été spoliés de leur combat. Mais non, patate, c’étaient des nervis benalistes tapis dans les couloirs qui voulaient venger le maître chassé comme un valet ! … «Je prends ma terre pour laver mes vieilles plaies», Edouard Glissant.


Mercredi 2 février : Loubia blach !
Alger : calme plat. A croire que nos chefs ne regardent même pas la télé. Pas plus que dans le ciel, il n'y a dans les têtes, de frontière pour combattre l'illégitimité et l'autoritarisme. Si quelques ministres concèdent, combien tardivement, qu'il y a quelques menus problèmes sociaux, le pouvoir, lui, dans son ensemble ne comprend pas, comme en Tunisie, en Egypte, au Yémen, qu'il est «poliment invité» à déguerpir, et que cette injonction tient en un seul mot : Dégage ! Etonné de lire dans la presse les propos contradictoires des membres du gouvernement. Exemple, la réponse curieuse du Premier ministre, Ahmed Ouyahia, à propos de la rumeur sur un remaniement ministériel. Il répond aux journalistes qu'ils ne savent pas distinguer entre les lentilles et les haricots. Accordons-lui la latitude de confondre les lentilles qui servent à mieux voir, avec les fayots qui ne demandent qu'à être bien vus. Quoi qu'il en soit, ces histoires de grosses légumes n'aident pas à y voir clair dans le couffin de la ménagère. «La boue des mornes descend rougir les coutelas», Edouard Glissant.


Jeudi 3 février : Les chers corbeaux délicieux !
Tarek Ben Ammar veut produire un film sur le jeune Mohamed Bouazizi, dont l’immolation a précipité le départ de Ben Ali et déclenché la vague de remous toujours active dans le monde arabe. Hollywood, fric, voilà ce qu'est la récup ! Tout drame qui rapporte à des gens comme Ben Ammar est bon à vendre. Et dire que le jeune dont on veut commercialiser le martyre est passé à l’acte parce qu’on ne lui permettait même pas de vendre des légumes…. On devrait faire un film à partir de Les corbeaux, d’Arthur Rimbaud. Le producteur Ben Ammar y trouverait un bon rôle, celui de chef de rayon. «Hommes de peu de pluie», Edouard Glissant.


Vendredi 4 février : Pays…
Lu le communiqué du président de la République après le Conseil des ministres. Chapô ! Là-haut, il fait trop chaud ou trop froid, ou les deux. Mais visiblement, ils n’ont pigé que dalle… Passe encore qu’ils ne regardent pas vers le bas, ce qui leur permet d’ignorer ce qui se passe dans les cales du pays. Mais quel usage font-ils de cet écran de contrôle qu’est la télé ? Peut-être en ont-ils d’autres… Pourtant, tout le monde y a bien vu Ben Ali détaler, Moubarak sortir ses nervis et ses assassins rien que pour n’avoir pas à se tirer comme un voleur. N’ont-ils pas été affranchis sur le sort du «roi» du Yémen qui tremblote, n’ont-ils pas vu que la petite boîte dans laquelle ils ont enfermé les peuples est en train de se lézarder de toutes parts sous la pression des coups de pied ? Et surtout, n’ont-ils pas zyeuté ces images des parrains occidentaux des dictatures lâchant leurs filleuls sans vergogne ? Mauvais élèves du réel ! Parlons d’autre chose : le poète Edouard Glissant est décédé à 82 ans. Il défendait la créolité. Son engagement en faveur de l’autonomie antillo-guyanaise lui a valu d’être interdit de séjour dans son île natale, la Martinique, pendant des années. Un salut fraternel à ce guetteur dont on emprunte comme titre de cette chronique celui d’un de ses recueils de poésie… ( Sel noir, éditions Poésie/Gallimard, 1983). Hommage. «Vous qui savez en nos ordures et nos sangs terrer l’écrit !», Edouard Glissant.
A. M.

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