Rôle et place d'un think tank au Maghreb

Publié le par le blog de Sassia

 La production de savoirs et l'innovation...

 

Le Cercle d’Action et de Réflexion autour de l ’Entreprise CARE à organisé un petit déjeuner débat en partenariat avec Les Afriques et avec le soutien de la Fondation Friedrich Naumann sur le thème « le rôle et la place d’un Think Tank dans les pays du Maghreb » animé par Mme Khedidja Mohsen-Finan, chercheur, responsable des études du monde arabe à l’Institut Francais des Relations Internationales (IFRI) et coordinatrice du programme « Relation entre l’UE, le Maghreb et l’Afrique ». L’émergence des Think Tank est souvent perçue comme un enjeu fondamental de la gouvernance moderne. Estimé a prés de 5000 dans le monde, la moitié aux états unis d’Amérique, les Think Tank sont considérés comme des puissants espaces d’influence des politiques publiques et constituent des formes nouvelles d’expression et de documentation de la décision. Qu’en est-il des think tank au Maghreb, notamment en Algérie est la question qui s’est posé lors de ce petit déjeuner débat.

  

Selon Mme Khedidja Mohsen-Finan, les think tank au Maghreb sont à créer, même si des pays comme le Maroc et l’Egypte se prévalent d’en avoir. Il y a une confusion sur ce qu’est un think tank et ce que doit être un think tank a indiqué Mme Khedidja Mohsen-Finan. En effet, les think tank sont des réservoirs d’idées capables de formuler des visions prévisionnelles. Cette chercheuse indique que si les think tank n’ont pas évolué en France, c’est parce que l’état et la haute administration ne font pas confiance à la société civile et c’est le cas de tous les pays maghrébins.

Mme Khedidja Mohsen-Finan note qu’il y a une tentation récurrente des élites ou des animateurs des think tank marocains de se rapprocher des décideurs. Pour elle cette réalité ne peut se nier. Sur ce point, la conférencière a insisté sur l’idée que la raison d’être d’un think tank n’est pas de soutenir la politique d’un gouvernement ou d’aller dans le sens du poil, mais d’être autonome et d’entretenir une distance avec les pouvoirs en place. Pour elle, un think tank doit avoir une attitude résolument engagée et faire en sorte non seulement qu’il est débat, mais que ce débat soit pris en compte par les décideurs. Mme Khedidja Mohsen-Finan précise qu’au Maghreb, les états n’ont pas su capitaliser leurs élites qui sont, pour la plupart, parties ailleurs. Elle expose un autre obstacle, à savoir le refus des pouvoirs d’être à l’écoute de ces clubs de réflexion.

Trois points essentiels ressortent de cette rencontre débat, selon le modérateur des discussions, M. Mohamed Bouchakour, universitaire et membre de CARE. Il s’agit pour le premier d’identité. Celle-ci ne peut pas être politisée. Pour lui le think tank est un organe permanent et non partisan. Il se veut critique et autonome par rapport aux pouvoirs politiques et aux bailleurs de fonds. Le second point est relatif au processus interne de fonctionnement. C’est un véritable laboratoire de production d’idées neuves. En effet, un think tank est une institution de droit privé au sein de laquelle se rencontrent des intellectuels, des universitaires, des chefs d’entreprise des capitaines d’industrie et autres acteurs de la société civile. En dernier lieu, le think tank est une vraie courroie qui favorise le dialogue entre le secteur public et privé. Selon Abdelkrim Boudra,président de CARE, l ’émergence de think tank en Algérie, notamment dans le domaine économique, est nécessaire à la promotion d ’un dialogue permanent et d ’un partenariat public-privé.

 

Anissa Bot - 28/06/2010


 Les arabes en panne d'idées ?

 

Entre centres universitaires et lobbies, les cercles de réflexion se multiplient en Occident. Le Moyen-Orient, et plus encore le Maghreb, accusent un net retard.

Issu d’une tradition anglo-saxonne développée dans les années 1980, à mi-chemin entre le centre universitaire et le lobby, le think-tank, ou « cercle de réflexion », est à la fois rare et méconnu dans le monde arabe. La région Maghreb - Moyen-Orient n’en compte que 273 (soit 4 %) sur les 6 305 répertoriés dans le monde en 2009 par le chercheur américain James McGann, du Foreign Policy Research Institute. Pour Sélim Allili, de l’Observatoire français des think-tanks, cette structure se définit d’abord par une expertise intellectuelle sur des problèmes majeurs (économie, politique, géostratégie…) et par l’élaboration de propositions à l’intention des décideurs.

Le plus important de la région, le Carnegie Middle East Center, « filiale » de la Fondation américaine Carnegie pour la paix internationale, est installé au Liban depuis 2006. Il fait partie d’un mouvement récent de think-tanks occidentaux qui ont créé une structure dédiée à la région Maghreb - Moyen-Orient, comme la Brookings Institution, qui a élu domicile au Centre Saban pour la politique du Moyen-Orient, au Qatar. « Ce phénomène permet aux chercheurs de la région de se former et de travailler à terme dans des think-tanks arabes », estime Nadim Hasbani, directeur de la communication de Carnegie à Beyrouth.

En tête : Israël, l’Égypte et l’Irak

À noter que, sur les vingt-cinq meilleurs centres de la région classés par McGann, un seul est maghrébin. Deux raisons majeures à cela : les liens historiques entre les Anglo-Saxons et l’Orient, ainsi qu’un plus grand intérêt (et donc davantage de subventions) pour les études de géopolitique ou relatives à l’énergie au Moyen-Orient. Mais certains n’ont pas attendu les Anglo-Saxons pour créer leurs propres structures, dont internet a accru la visibilité. En tête, Israël (avec 52 think-tanks), l’Égypte (29) et l’Irak (28). Un think-tank, en tant que structure indépendante, a également besoin d’un environnement favorable, ou à tout le moins neutre. Or l’existence d’une réflexion privée hors des cercles de l’État n’est pas toujours encouragée.

Pourtant, au cours des années 2000, les think-tanks se sont multipliés, surtout au Maroc. Phénomène de mode ? Pas seulement : pour Nadim Hasbani, l’« outil académique hyperactif » qu’est le think-tank peut répondre à une demande. À Carnegie, les chercheurs sont salariés et la priorité est d’avoir l’oreille des décideurs économiques et politiques. Dans certains pays, ceux-ci sont assez réceptifs ; des ministres assistent parfois aux conférences organisées par des think-tanks ou leur commandent une étude.

De son côté, Abdallah Saaf, directeur du Centre d’études et de recherches en sciences sociales (Cerss), à Rabat, classé 22e de la région, qualifie plutôt son institution de « cercle de réflexion militant ». Depuis 1993, ses chercheurs sont bénévoles, et ciblent avant tout le grand public. En 2003, le Cerss a fonctionné avec 200 dollars. Aujourd’hui, il bénéficie d’un budget de 70 000 dollars, essentiellement grâce à la visibilité qu’il a acquise en s’inscrivant dans un nouveau tissu de think-tanks méditerranéens, comme EuroMeSCo (sur la sécurité) ou Ipemed (sur l’économie). Mais pour Abdallah Saaf, « on peut toujours travailler correctement même sans gros moyens ».

Indépendance relative

Le financement de ces structures n’en demeure pas moins important, car il peut conditionner leur indépendance. Un think-tank a généralement un statut d’association à but non lucratif. L’argent peut provenir des fonds propres des fondateurs, des souscriptions d’adhérents et de la vente de publications. Mais en Algérie, par exemple, le Centre d’études appliquées et de prospective (Ceap) a dû se constituer en société commerciale en 2006, le statut associatif étant très rarement accordé. Souvent, ces cercles de réflexion sont liés à des individus, des institutions d’État ou des partis, qui y ont vu un moyen de diffuser leurs idées, ainsi auréolées d’une légitimité académique. En Israël, certains centres sont vraisemblablement financés par des institutions de l’armée ou de la défense. En Tunisie, RCD Think-Tank, également appelé La République des idées, porte le nom du parti au pouvoir. Sa première étude, en 2009, a été consacrée à « La pensée du président Ben Ali, du local à l’international ».

Le risque des think-tanks est qu’ils viennent justifier les politiques publiques au lieu d’en proposer d’autres. Pour Salim Kelala, directeur du Ceap d’Alger, « un pays a besoin de réfléchir de l’intérieur avec des structures publiques, et de l’extérieur avec des privés ». La distinction entre les deux n’est pas toujours nette dans le monde arabe – ni ailleurs. En attendant un organisme international de contrôle, le think-tank apparaît donc tantôt comme un outil intellectuel indépendant, tantôt comme un instrument de lobbying partisan.

 

16/06/2010 - Constance Desloire - Jeune Afrique

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