Regard. 50 ans de cinéma en Algérie : travelling 62-12

Publié le par Sassia

 


 Mouloud Mimoun dans l'édition d'el Watan de ce jour

 

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Rares sont les cinématographies à n’avoir quasiment exploré qu’un genre, en l’occurrence celui de la chronique sociale, quand, sous d’autres latitudes, le 7e Art a élargi sa palette du réalisme documentaire au film d’aventures, en passant par le mélodrame, la comédie, la fresque historique, le western, le péplum, le thriller et autres…

De fait, sur quelque 220 longs-métrages de fiction qui ont vu le jour depuis 1964, hormis quelques rares incursions dans l’humour (Hassan Terro, Les vacances de l’inspecteur Tahar, Les folles années du twist…) ou une fresque récompensée par la Palme d’or de Cannes en 1975 (Chronique des années de braise de Mohamed Lakhdar-Hamina), c’est plutôt la vision sociétale qui a caractérisé la production. La raison principale est à rechercher du côté de l’Histoire où le colonialisme a débouché sur une guerre de libération et, l’indépendance, sur un parti unique aux accents socialisants. S’y ajoute le fait que l’Algérie des images est née dans les maquis, faisant du cinéma algérien un cinéma de combat où l’objectif de la caméra épouse la forme du fusil (affiche emblématique de la Cinémathèque Algérienne des années ‘70).

C’est en 1957 qu’un certain René Vautier, farouche anticolonialiste, propose aux dirigeants de la révolution algérienne de se doter d’un instrument audiovisuel pour appuyer auprès des instances internationales la revendication d’indépendance. L’image se fait propagande pour populariser et internationaliser la cause. Cinq années durant, des images seront gravées au gré des incursions dans les maquis et parmi les populations algériennes réfugiées en Tunisie. Djamel Chanderli, Pierre Clément, Mohamed Lakhdar-Hamina et Ahmed Rachedi sont les pionniers d’un cinéma national purement documentaire. Algérie en flammes, Les fusils de la liberté, Djazaïrouna, Yasmina, La voix du peuple en sont les réalisations les plus marquantes. Et c’est un français «frère d’armes», Jacques Charby, qui signera le premier long-métrage algérien de fiction, Une si jeune paix (1964), sous les auspices du Centre National du Cinéma dont l’Algérie vient de se doter.

Mais, contrairement à une idée reçue, le cinéma algérien n’a guère produit un nombre considérable d’œuvres sur la lutte de libération.
Si La Bataille d’Alger, coproduction algéro-italienne de Gillo Pontecorvo, modèle de fiction documentée, se voit décerner le Lion d’Or de Venise en 1966, les années ‘60 marquent l’émergence d’un cinéaste doué pour l’image, Mohamed Lakhdar-Hamina. Le vent des Aurès, son premier long-métrage en noir et blanc rappelant les maîtres soviétiques des années ‘30, obtient le prix de la première œuvre à Cannes en 1967 et le grand prix de l’Union des écrivains de l’URSS au festival de Moscou. Son approche de la guerre d’Algérie est plus humaniste que politique, comme le prouveront ses films suivants : Hassan Terro (1968), Décembre (1971), Chronique des années de braise (1975) ou La dernière image (1986). «Je suis contre le cinéma à message, confirmera-t-il, je ne crois pas à cette forme de prophétie…»

Ce que confirmera la Palme d’or décernée à Chronique des années de braise. Parmi les films sur la guerre, on peut mentionner l’adaptation du roman de Mouloud Mammeri, L’opium et le bâton (1969), par Ahmed Rachedi et La nuit a peur du soleil (1965) où Mustapha Badie dénonce les prémices du détournement de la révolution.
Avec les années ’70 naissent «les tâches d’édification nationale», dont la révolution agraire, particulièrement soutenue par une nouvelle génération de cinéastes. La lutte de libération nationale a vu la participation massive des populations paysannes, dépossédées de leurs terres (Les spoliateurs et Les déracinés de Lamine Merbah). Deux films ressortent de la vague sur le monde paysan, Noua d’Abdelaziz Tolbi et Le charbonnier de Mohamed Bouamari, qui tranchent par ce qu’on pourrait qualifier d’«esthétique de la faim», proche du «novo cinema» brésilien. Dans leur sillage, sortent La corde d’El Hachemi Cherif et Près du Saf-Saf de Moussa Haddad.

Mais le film événement de ce début 70 est incontestablement Tahia Ya Didou ! (Alger insolite !) film-testament de son auteur trop tôt disparu, le comédien Mohamed Zinet. A la fois documentaire et fiction, récit et poème, drame et comédie burlesque, cette œuvre inclassable constitue une leçon sur l’art et la manière de détourner un film de commande (la mairie d’Alger souhaitait un documentaire touristique). Zinet a su en faire une œuvre qui convoque le présent d’une Algérie indépendante et le passé de la guerre. L’émotion culmine dans une scène passée à la postérité : le personnage, ancien nationaliste torturé, fixe avec intensité un touriste français qui s’avère être son ancien tortionnaire.

Troublé, ce dernier fait un malaise tandis que Zinet se dresse et déploie sa canne d’aveugle…
Fils spirituel de Zinet, Merzak Allouache s’affirme, en 1976, avec son premier long-métrage, Omar Gatlato, qui rompt avec un cinéma plutôt laudateur d’un héroïsme guerrier. En mettant en scène un jeune citadin lambda, employé au service des fraudes, ce film fait brutalement surgir un quotidien sur lequel ont poussé la difficulté de vivre et la frustration. Succession de saynètes où la vacuité d’une vie s’exprime d’autant mieux que l’humour est présent, Omar Gatlato rappelle par endroits les comédies italiennes. Avec Le Repenti, sélectionné à la dernière Quinzaine des Réalisateurs de Cannes, Allouache a signé aussi Normal (2011) sur les affres de la création en Algérie, Bab El Oued City (1993), regard pertinent sur l’islamisme, L’autre monde (2004) ou Salut Cousin (1997) se déroulant dans l’émigration.

Mentionnons le succès public, sans précédent pour un cinéaste algérien, de Chouchou (2003), drainant 4 millions de spectateurs en France. Autre cinéaste marquant de la période, Farouk Beloufa n’a réalisé qu’une œuvre de fiction, Nahla (1978). Mais quelle œuvre ! Il est entré dans l’histoire du cinéma algérien pour avoir été le seul à connaître la censure directe avec un film d’archives (Libération, 1973) entièrement remonté par le service audiovisuel du ministère de l’Information pour non-conformité avec l’histoire officielle. Produit par la télévision algérienne, Nahla se distingue nettement par sa longueur (3 h), sa densité et sa dramaturgie, par son arrière-plan, la guerre civile au Liban, par son thème central qui met en scène trois femmes arabes. Il demeure à ce jour l’un des plus beaux films arabes consacrés à la femme, et Beloufa y témoigne d’un talent proche de son modèle, Youssef Chahine.

Au début des années ’80, émergent deux cinéastes :
Brahim Tsaki, poète de l’image, manifeste une rare sensibilité avec Les enfants du vent (1981) et Histoire d’une rencontre, Grand Prix au festival de Ouagadougou en 1983. Dans ses films, l’économie des dialogues, la fluidité de la mise en scène et la dramaturgie sont les marques d’un authentique auteur. Plus tard, avec Les enfants du néon, il aborde le thème de l’émigration. Malheureusement voué au silence lui aussi, un seul de ses nombreux scénarii verra le jour, Ayrouwen (2007), tourné en targui. L’autre cinéaste est l’ancien comédien Mohamed Chouikh qui passe à la mise en scène avec succès. Sans concession sur les dérives mafieuses (Youssef ou la légende des sept dormants), il marque son ferme engagement pour l’émancipation féminine avec La Citadelle, l’une de ses brillantes réussites.

Dans L’arche du désert, il explore des chemins peu empruntés par la cinématographie algérienne, ceux du langage et de l’esthétique, évoquant la tragédie intégriste à travers l’allégorie. Le début des années 90 constitue une période charnière et terrible pour l’Algérie sous les coups d’un islamisme politique vindicatif et sanguinaire qui n’a pas épargné le monde de la culture dont de nombreux représentants ont payé le prix de leur vie. Le cinéma algérien va connaître une période de recul, puisque la fraîche conversion à l’économie de marché (1989) va dissoudre les organismes publics de cinéma qui permettaient jusque-là une certaine production. Dès lors, chaque film réalisé devient un miracle individuel dépendant de la ténacité du cinéaste.

Ces années sont marquées par la naissance du cinéma amazigh, l’Algérie ayant attendu plus de trois décennies pour cela. Cette vieille revendication identitaire prend forme avec trois films : La colline oubliée d’Abderrahmane Bouguermouh, d’après le roman éponyme de Mouloud Mammeri ; Machaho de Brahim Hadjadj et La montagne de Baya du regretté Azzedine Meddour. Situé dans le dernier quart du XIXe siècle, ce film est un lumineux hommage à la femme résistante et une page glorieuse de la lutte contre la colonisation. Autre élément novateur, l’émergence d’une génération de cinéastes femmes (seule la romancière Assia Djebar avait donné à la fin des années 70 Nouba des femmes du Mont Chenoua et Les chants de la Zerda). Zaïna-Koudil (Les démons au féminin),
Yamina Bachir-Chouikh (Rachida) ou Djamila Sahroui (Barakat) choisissent de traiter par l’image la décennie noire.

De l’autre côté de la Méditerranée, Yamina Benguigui, fille d’émigrés algériens, se révèle avec la réussite documentaire de sa trilogie, Mémoires d’Immigrés. Tandis que la production en Algérie diminuait au plan quantitatif, les quinze dernières années ont vu l’essor d’un cinéma de la diaspora au sein de la seconde ou de la troisième génération. Citons Mehdi Charef, fondateur du cinéma des banlieues, avec Le thé au harem d’Archi Ahmed ; Boualem Guerdjou avec Vivre au paradis, évocation du 17 octobre 1961 à Paris ; Rachid Bouchareb, auteur de plusieurs longs-métrages dont Little Sénégal, London River, Indigènes et Hors la loi (ces deux derniers sélectionnés à Cannes) ou encore Djamel Bensalah avec Le ciel, les oiseaux et ta mère.

On peut y ajouter des producteurs comme Aïssa Djabri et Farid Lahouassa avec le succès colossal des trois épisodes de La vérité si je mens, qui ont eu aussi le mérite de permettre à Mustapha Djadjam de mettre en scène Frontières, l’un des rares films français sur l’immigration clandestine. Dans la décennie 2000, d’autres cinéastes algériens, installés en France, révèlent un talent remarqué : Nadir Moknèche avec Le Harem de Madame Osmane, Viva l’Aldjérie et Délice Paloma qui a offert à Biyouna l’un de ses meilleurs rôles au cinéma. Lyès Salem avec Mascarades, primé un peu partout dans le monde, confirme son potentiel à embrasser le registre de l’humour. Auteur d’un long métrage, Adieu Gary, Nassim Amaouche a manifesté une réelle originalité dans la mise en scène. Tariq Taguia signe deux films d’une grande recherche esthétique, Rome mieux que vous et Inland. Quant à Amor Hakkar, il tourne son film, La maison jaune, en langue chaouia.

N’oublions pas Abdelkrim Bahloul avec Le thé à la menthe (1984). Il obtint le Tanit d’argent à Tunis en 2010 et le Prix du Public pour Un voyage à Alger, produit par Bachir Derrais, également réalisateur avec Dix millions de centimes et l’inédit Le commissaire Llob d’après des œuvres de Yasmina Khadra. Enfin, ce panorama serait incomplet sans signaler un documentariste au talent désormais confirmé, Malek Bensmail, dont chaque opus constitue une véritable leçon d’écriture et d’engagement visant à mettre en lumière et en discussion les grands enjeux de la société algérienne.

Ce bref regard sur cinquante ans de cinéma algérien ne prétend pas à l’exhaustivité. Il rend compte d’une cinématographie qui a eu ses heures de gloire et de reconnaissance. Mais, faute d’une politique volontariste depuis la dissolution des organismes d’état, elle connaît un certain recul sur la scène internationale, comparée aux vingt longs métrages par an produits au Maroc (plus que la Belgique ou la Russie !), grâce à un système d’aide étatique efficace. La Tunisie aussi se dote d’un Centre national qui aura pour tâche de doper la production (8 longs métrages prêts pour 2012), quand l’Algérie n’a produit pour le moment qu’une douzaine de films, célébration du cinquantième anniversaire oblige. Pour relancer le 7e Art en Algérie, il faudrait une sorte de Plan Marshall et doter le pays et ses 48 wilayas d’un parc de salles conséquent (un millier quand la France en compte cinq mille) et d’une législation à même de favoriser l’expression cinématographique.

Enfin, il faut rendre ici un vibrant hommage à la Cinémathèque algérienne qui a porté haut le flambeau de la création, se muant en creuset du dialogue socioculturel et nourrissant toute une génération de cinéastes peu renouvelée en l’absence d’institut de formation, même si des Yannis Koussim, Khaled Benaïssa, Sidi Boumediene ou Abdenour Zazah recèlent de fortes potentialités. Grâce soit rendue à tous les cinéastes algériens qui maintiennent contre vents et marées, malgré les vicissitudes de l’histoire et les disparitions (Zinet, Bouamari, Ahmed Lallem, Larbi Zekal, Azzedine Meddour et tant d’autres)… le désir de cinéma.

Mouloud Mimoun

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