Questions sur le plafond de la dette américaine

Publié le par le blog de Sassia

Phillipe Waechter - Les Echos 16/06/2011

 

 Un changement de rating de la dette souveraine américaine aurait un effet bien supérieur à celui observé lors de la faillite de Lehman Brothers. L’enjeu est tel que l’on imagine pas une absence d’accord. C’est pour cela que le sujet ne suscite pas une inquiétude extrême sur les marchés financiers.

 

Quelle est la problématique ?


Le 16 mai 2011, la dette publique américaine atteignait 14 294 milliards de dollars.

Soit le plafond d’émission de dette publique accepté conjointement par le gouvernement américain et le Congrès. Le secrétaire d’Etat au Trésor Tim Geithner a réussi à repousser la négociation d’un nouveau plafond jusqu’au 2 août. A partir de cette date, le gouvernement ne pourra plus émettre de dette nouvelle. Le graphique ci-dessous retrace le profil de la dette américaine.

DETTEOn observe la rupture, le changement de régime à partir du 15 septembre 2008 et la faillite de la banque Lehman Brothers. La dette avait alors progressé très rapidement, le gouvernement compensant le repli rapide des dépenses privées. C’est ce qui a permis aux Etats-Unis mais aussi dans de nombreux autres pays de limiter l’ampleur et la durée de la récession. C’est ce comportement qui explique une grande partie de l’accélération de l’encours des dettes publiques dans de nombreux pays.

Buter contre le plafond de la dette n’est pas une situation nouvelle. Régulièrement, cette problématique est posée. Selon Fitch Rating ce plafond a été renégocié une dizaine de fois au cours des 10 dernières années. Il l’a déjà été 2 fois en 2009 sous la présidence de Barack Obama.

A l’exception de 1995, ces épisodes n’ont pas posé de problèmes particuliers, le plafond a été accru et le gouvernement fédéral a pu continuer de fonctionner normalement. En 1995, après les élections de Mid-Term, Newt Gingrich à la tête des républicains a fait front face à Bill Clinton. Après d’âpres négociations, un nouveau plafond avait pu être négocié.

Aujourd’hui c’est l’opposition entre le gouvernement démocrate et le Congrès à dominante républicaine qui est au cœur des problématiques. Le consensus politique est très limité et les montants à financer sont considérables. Le déficit public américain est voisin de 9 % du PIB et ne va pas se réduire spontanément. Les enjeux pour fixer le nouveau plafond sont donc majeurs. Il faut le fixer assez élevé pour ne pas avoir à renégocier trop rapidement mais ce plafond ne doit pas être trop large afin de préserver la crédibilité du gouvernement.

Sur cet aspect, les points de vue se sont cristallisés sur le profil des politiques budgétaires à mener au cours des 10 prochaines années pour que le déficit public revienne dans des normes plus raisonnables. C’est sur ce point que les choses achoppent puisque les propositions du président Obama et du représentant républicain Ryan n’apparaissent pas compatibles. Le premier souhaite un effort partagé sur les recettes et les dépenses alors que pour le second, l’ajustement doit s’opérer par une réduction des dépenses notamment sur les dépenses sociales du type Medicaid et Medicare.

C’est parce que les oppositions sont fortes et que les Etats-Unis ont commencé à rentrer dans la campagne présidentielle que la négociation est et sera longue et complexe.

Que se passera-t-il le 2 août si aucun accord n’est intervenu ?

Il y a trois enjeux majeurs.
Le premier est celui où un accord a été trouvé mais les délais sont trop courts pour honorer l’échéance de Tbills du 4 aout. Ce n’est pas une question de solvabilité mais de délai. Si c’est le cas ce ne sera pas perçu comme un évènement de crédit.

Le second est celui du statut de la dette américaine. FitchRating a averti que si aucun accord n’était signé et que le Trésor américain n’était pas susceptible de renouveler une échéance de 30 Mds de Tbills le 4 aout il lui laisserait jusqu’au 11 aout et l’échéance suivante de 27 Mds pour dégrader la note américaine. Si en revanche, le paiement de 25 Mds sur un coupon de T Bonds n’était pas honoré le 15 Aout alors il y aurait dégradation immédiate. Cela aurait alors un impact fort pour les entreprises qui se financent en bénéficiant du AAA du gouvernement.

Le troisième aspect est qu’indépendamment des questions de notations, le gouvernement ne pourrait plus à partir du 2 aout dépenser plus que ses recettes, puisqu’il ne peut plus s’endetter. Le Wall Street Journal reprenant des calculs du Congres Budget Office indiquait le ….mai que cela se traduirait par une réduction de 3.8 Mds de dépenses en moins par jour. Il calculait alors qu’en 95 jours cela représentait 2.9 % du PIB soit le chiffre de croissance qui à l’époque était attendu pour l’économie américaine en 2011. L’impact serait donc très brutal et très rapide sur la conjoncture américaine.

Au-delà de ces effets mécaniques, on a du mal à percevoir l’ampleur de l’impact d’une telle situation. Les bons du Trésor américains sont considérés comme des actifs sans risques, comme une valeur refuge. On observe bien ce phénomène actuellement avec un niveau de taux d’intérêt à 10 ans qui est repassé sous le seuil de 3 %.

Un changement de rating aurait un effet bien supérieur à celui observé lors de la faillite de Lehman Brothers parce que tous les actifs et pas simplement les actifs risqués devraient ré-étalonner leur risque sans qu’il y ait plus d’indicateur de référence. C’est en raison de ces risques majeurs que je n’imagine pas l’absence d’accord. Celui qui en serait responsable perdrait immédiatement en crédibilité et ne serait alors pas susceptible de postuler à la Maison Blanche. C’est pour cela qu’il n’y a pas une inquiétude extrême sur les marchés financiers.


Le rituel du relèvement du plafond de la dette américaine

Nessim Ait-Kacimi - Les Echos - 15/06/2011

 

 Depuis plus de 100 ans, le relèvement du plafond de la dette américaine est un exercice obligé pour pratiquement tous les gouvernements. La dette américaine, une fuite en avant ?

Le gouverneur de la Réserve Fédérale, Ben Bernanke a encore fait part hier de sa préoccupation sur un éventuel blocage dans les négociations sur le relèvement du plafond de la dette américaine, avec en ligne de mire la date fatidique et butoir du 2 août. "Même une brève interruption des paiements sur le principal ou les intérêts de la dette du Trésor pourrait provoquer de graves perturbations sur les marchés financiers et les systèmes de paiement", a-t-il plaidé.

 

C’est en 1917 que le Congrès américain a pour la 1ère fois imposé une limite au plafond de la dette américaine, rappelle une étude [1]. A cette époque, les Etats-Unis entraient en guerre en la finançant notamment par les biens nommées Liberty Bonds ou Obligations de la liberté. Le Congrès a limité les montants que le Trésor pouvait émettre par type d’instrument (dette court terme, long terme, certificats...). Mais ce n’est qu’en 1939 qu’il imposa une limite agrégée (tous titres confondus) à l’endettement de la nation, une fois de plus sur le point d’entrer en guerre. A cette date, le plafond était fixé à 45 milliards de dollars. Il allait rapidement être pulvérisé sous l’effet des dépenses engagées dans le conflit mondial, pour s’établir à 300 milliards de dollars en 1945.

Guerre contre la récession
La guerre de Corée ayant été financée par des hausses d’impôts plus que par la dette, le plafond fut abaissé à 275 milliards de dollars jusqu’en 1954. Il remonta dans les années 60, marquée par la guerre du Vietnam, autre gouffre financier. Toutefois, en pourcentage, ces relèvements restèrent modestes au regard de la situation qui prévalut durant l’entre 2 guerres. Durant les périodes de croissance faste comme entre 1997-2001, les Etats-Unis ne touchèrent pas à cette limite. Des cas plutôt rares. En revanche, c’est à partir des années 2000, et de l’entrée en guerre contre la récession et le marasme que le pays engagea des moyens financiers considérables pour sortir de l’impasse son économie. La nécessité d’une rallonge ne fit même pas débat.

Test de cohésion nationale
L’augmentation du plafond de la dette s’avère un rituel imposé, calibré mais sans être pour autant une simple formalité. Elle est un bon test de la cohésion et unité de la nation, de ses divisions et du pouvoir de l’opposition qui ne manque pas, à cette occasion, de faire entendre sa voix. Cette limite a été relevée plus d’une centaine de fois depuis 1917, dont à plusieurs reprises certaines années (2002, 2003, 2004…) notamment lors de la dernière décennie guère avare en crises de toutes sortes. Ce relèvement fut parfois d’ampleur colossale comme en 2003 (984 milliards de dollars de dépassement autorisé). C’est ainsi à la veille du Noël de 2002 que le secrétaire au Trésor envoya sa missive au Congrès requérant une augmentation du plafond au delà des 6 400 milliards de dollars autorisés. Ce dernier s’exécuta une fois de plus, mais pas encore apparemment la fois de trop.

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