"Pourquoi le régime syrien tient-il face à la contestation ?"

Publié le par Sassia

 

Cela fait sept mois que le soulèvement a commencé en Syrie. Des milliers de personnes ont été tuées ou blessées, des dizaines de milliers arrêtées, battues, torturées. Ce soulèvement s'inscrit dans le mouvement qui secoue tous les pays arabes et qui exprime une revendication générale de liberté, de justice et de dignité. Pourtant, la contestation en Tunisie et en Egypte n'a pas pris la même forme qu'en Libye, au Bahreïn ou au Yémen. Chaque pays a sa propre histoire, ses structures politiques, sa société civile. Si on veut aider à une transition vers la démocratie, il faut prendre en compte ces particularités.

Une première constatation sur la Syrie, aussi désagréable qu'elle puisse être : le régime tient. Non seulement il n'a perdu le contrôle d'aucune partie de son territoire, mais on n'a pas assisté, comme en Libye, à des défections significatives de diplomates ou de responsables. Les services de répression (police et régiments d'élite du régime) maintiennent leur cohésion malgré des défections et, contrairement à ce qui s'est passé en Tunisie ou en Egypte, l'armée n'a pas basculé. Tout semble indiquer que la lutte sera plus longue qu'ailleurs et toute stratégie diplomatique doit prendre en compte cette réalité, même si l'avenir du régime est, à terme, scellé.

Pourquoi le régime tient-il ? D'abord par la force de la répression et la cohésion (largement communautaire) de l'armée, des milices alaouites et des services de renseignement. Mais ce n'est pas son seul atout. La Syrie est un pays où se côtoient de nombreux groupes confessionnels ou nationaux et certains craignent une guerre civile. L'exemple de l'Irak est un repoussoir. Peut-on s'étonner de la peur des chrétiens syriens qui ont vu arriver des dizaines de milliers de leurs coreligionnaires irakiens fuyant un pays dévasté ? Ou de celle des alaouites, perçus par beaucoup comme associés directement au pouvoir ?

Il serait faux de croire aussi que la totalité des sunnites a fait défection. Alep et Damas ne se sont pas massivement soulevées ; la bourgeoisie sunnite de Damas reste dans l'expectative et celle d'Alep, ostracisée par Hafez Al-Assad, est reconnaissante à son fils (d'ailleurs marié à une sunnite) d'avoir mis fin à cet état de choses.

Enfin, sur le plan régional et international, Damas peut compter sur Moscou et Pékin, mais aussi sur le Brésil et l'Inde, pour stopper toute résolution du conseil de sécurité - l'expérience libyenne reste en travers de la gorge de ces capitales qui ont acquiescé à la résolution 1973 dont le cadre a été largement outrepassé par l'OTAN. La Syrie a aussi des relations fortes avec deux pays frontaliers, le Liban et l'Irak, qui peuvent l'aider à contourner les sanctions votées par l'Union européenne et les Etats-Unis. Enfin, malgré quelques critiques, le régime sait disposer du soutien iranien.

Dans ce contexte, que peut faire la France ? Nos moyens d'action sont limités, il faut en être conscient, mais réels. Ils doivent être utilisés avec doigté et réalisme pour éviter d'aggraver la situation sur le terrain. Toute intervention extérieure ostensible serait contre-productive, comme le soulignent d'ailleurs les opposants au régime eux-mêmes. Si la condamnation de la répression doit se poursuivre fermement, les sanctions doivent être ciblées et viser des personnalités du régime, pas la population. Elles doivent aussi pouvoir être facilement suspendues.

L'expérience irakienne reste en mémoire : plus de dix ans de sanctions n'ont pas affaibli le régime de Saddam Hussein, au contraire, il a pu renforcer son contrôle de la population (par la distribution de produits rationnés). D'autre part, elles ont vidé l'Etat de sa substance, entraînant son effondrement en 2003. L'effondrement de l'Etat syrien, par les conséquences qu'il aurait sur le Liban, mais aussi sur la Jordanie et la Palestine, serait encore plus dangereux.

Il nous faut travailler avec des partenaires influents, gouvernements et autorités non gouvernementales, là où nous pouvons peser. Le Liban devrait être une priorité et nous pouvons agir auprès de tous les acteurs pour limiter les retombées de la crise syrienne, pour tenir le pays à l'écart d'un conflit qui risque de l'emporter.

Parmi les acteurs régionaux qui comptent, trois ont un poids particulier : la Turquie d'abord, et on ne peut que regretter la froideur permanente de nos relations avec cet acteur régional majeur ; l'Irak, avec qui nous avons d'excellentes relations et qui dispose, notamment à travers les sunnites et les Kurdes, d'une influence réelle en Syrie ; enfin l'Egypte, qui se cherche et avec qui, sur ce dossier, nous pourrions nouer un partenariat.

Une concertation avec la Ligue arabe, qui a proposé un plan de sortie de crise, est aussi nécessaire. Ce plan, qui devrait garantir une transition avec la tenue d'élections libres et contrôlées, pourrait permettre d'aller au conseil de sécurité de l'ONU et de tenter de rallier la Chine, la Russie, le Brésil et l'Inde à un consensus international.

D'autres canaux devraient être activés, notamment pour apaiser les craintes des groupes minoritaires. Il faudrait obtenir une déclaration très claire du nouveau recteur de la mosquée Al-Azhar, Ahmed Al-Tayeb, sur la nécessité de respecter toutes les confessions ; et demander à l'Arabie saoudite de stopper les appels à la haine anti-alaouite de certains prédicateurs colportés à travers des chaînes saoudiennes.

Par ailleurs, la création du Conseil national syrien est un pas en avant positif. La France a affirmé son désir d'entamer un dialogue avec lui et elle devrait aussi le développer avec d'autres forces qui ne se sont pas, pour l'instant, ralliées à lui. La France doit rappeler l'importance de maintenir l'orientation pacifique de la protestation et un discours non confessionnel, ouvert à tous. Les autorités françaises qui ont développé ces dernières années de multiples contacts avec des responsables et des hommes d'affaires syriens devraient aller dans le même sens.

L'avenir de la Syrie est dans la dignité et la démocratie. Tous les efforts doivent être poursuivis pour accélérer une transition nécessaire pour le peuple syrien, mais aussi pour la stabilité de la région.

 

Groupe Avicenne - Le Monde 7/11/2011

 

 


 

Syrie : l'ancien vice-président d'Assad demande une intervention occidentale

Dans une interview au Figaro, Abdelhalim Khaddam, ancien vice-président syrien avant de faire défection en 2005, appelle ouvertement à "une intervention militaire occidentale comme en Libye" pour faire tomber le régime de Bachar al-Assad et ainsi mettre fin à la répression. Il demande également à la population syrienne "de prendre les armes, car la voie pacifique a échoué".

Abdelhalim Khaddam est à l'origine de la création ce week-end à Paris, où il est réfugié depuis plusieurs années, de la création du Conseil national de soutien à la révolution syrienne (CNSRS). Cette nouvelle instance de l'opposition en exil vient faire concurrence au Conseil national syrien (CNS), mis en place le mois dernier pour fédérer ses différentes composantes.

La création du CNSRS remet en lumière les divisions de l'opposition syrienne en exil, tiraillée notamment entre laïcs et islamistes proches des Frères musulmans

 

 


 

Syrie: l'opposition veut une protection de l'ONU, Damas accuse Washington

 

L'opposition syrienne a appelé lundi à la "protection internationale" de la population civile face à une répression de plus en plus meurtrière des forces du régime, qui a accusé les Etats-Unis d'être impliqués dans "les événements sanglants" en Syrie.

Le Conseil national syrien (CNS), qui regroupe la majorité des courants de l'opposition, a accusé les forces gouvernementales de commettre des "massacres barbares" à Homs (centre), un haut lieu de la révolte pilonné et assiégé par les troupes du régime de Bachar al-Assad.

Faisant fi des sanctions décidées par les pays occidentaux et des pressions de la Ligue arabe, la Syrie a poursuivi ses opérations sécuritaires malgré son accord "sans réserves" le 2 novembre à un plan arabe de sortie de crise, faisant plus de 80 morts depuis dont 8 lundi.

Homs Déclarant Homs "ville sinistrée", le CNS a réclamé, dans un communiqué, "l'envoi immédiat d'obervateurs arabes et internationaux".

Les opposants ont surnommé Homs, troisième ville du pays qui a donné le plus de "martyrs", "capitale de la Révolution" syrienne. Homs est la dernière grande ville dont les autorités n'ont pas pris entièrement le contrôle, après Lattaquié, Hama, Deir Ezzor et Banias.

Le ministre français des Affaires étrangères Alain Juppé a dit qu'il discuterait avec ses partenaires de l'ONU de cet appel à la protection internationale. "Le comportement du régime est inacceptable, on ne peut pas lui faire confiance", a-t-il dit.

De son côté, le ministre britannique des Affaires étrangères, William Hague, a écarté l'option d'une intervention militaire, préférant un renforcement de la pression internationale sur le régime.

Selon des ONG syriennes, l'armée a lancé avant l'aube une attaque d'envergure contre les quartiers de Homs où, 16 civils ont été tués dimanche.

D'après le CNS, "les corps jonchent le sol" dans la ville où l'armée a eu recours à "l'artillerie lourde, aux roquettes et à l'aviation". "L'armée encercle Homs pour le 5e jour consécutif afin de briser la volonté de ses habitants qui ont osé rejeter l'autorité du régime", a ajouté le CNS.

Selon l'Observatoire syrien de droits de l'Homme (OSDH), "les forces armées sont entrées dans le quartier de Baba Amro après des affrontements entre l'armée et des déserteurs présumés" qui ont fait des "dizaines de morts et de blessés dans les deux camps". Les habitants ont aperçu un camion "rempli de corps", a indiqué l'ONG.

Cinq civils ont été tués dans la ville de Homs et un sixième, une fillette, dans la localité proche de Houla, selon l'OSDH qui a ajouté que deux autres civils ont été tués à Kfarzita, dans la province de Hama, au nord de Homs.

Dans le gouvernorat d'Idleb (nord-ouest), des soldats se sont déployés sur la route internationale Khan Cheikhoune/Maaret al-Noomane après de violents affrontements nocturnes entre soldats et déserteurs présumés près du village de Hiche.

L'Armée libre de Syrie (ALS), un mouvement d'opposition armée, a revendiqué sur Twitter une opération près de Hiche: "L'un de nos bataillons a attaqué une patrouille d'agents de la sécurité et de Chabbiha (milices pro-régime), tuant neuf de ses éléments et blessant 20".

De son côté, le ministre syrien des Affaires étrangères, Walid Mouallem, a accusé les Etats-Unis "d'être impliqués actuellement dans les évènements sanglants en Syrie" et demandé à la Ligue arabe "de condamner cette implication et de faire le nécessaire pour y mettre fin", dans une lettre adressée à l'organisation panarabe.

La Syrie, qui attribue les violences à des "gangs terroristes armés", réclame aussi l'aide de la Ligue "pour créer l'atmosphère appropriée pour appliquer l'accord" arabe de sortie de crise, selon un communiqué de la Ligue.

Face à l'escalade de la répression, la Ligue arabe avait accusé dimanche Damas d'avoir failli à ses engagements et annoncé une réunion "d'urgence" le 12 novembre au Caire.

Pour sa part, la Commission générale de la révolution syrienne (CGRS), un des groupes qui chapeautent la contestation, a appelé la Ligue arabe à "retirer son initiative et à protéger les civils conformément aux lois internationales".

"Les Arabes ne doivent pas miser sur un régime répressif, sadique et terroriste en lui donnant un délai d'une semaine", a indiqué la CGRS, décrétant jeudi prochain "journée de grève générale en Syrie pour soutenir Homs".

L'ONU a dit en octobre craindre une "guerre civile" dans le pays, en chiffrant à plus de 3.000 le nombre de personnes tuées dans la répression depuis huit mois

 

Le Nouvel Observateur - 7/11/2011

 


 

 

Quand Le Monde, par Avicenne interposé, reprend les arguments et l’analyse d’Infosyrie

 

 

Un de nos lecteurs nous signale une tribune libre parue sur Le Monde.fr le 7 novembre. Il a eu bien raison car le texte est intéressant à plus d’un titre. Par ce qu’il dit et par qui le signe. Le groupe Avicenne réunit en effet des « chercheurs, des diplomates et des journalistes » français et/ou arabes qui s’intéressent au Maghreb et au Proche-Orient. Parmi ces chercheurs, Bassma Kodmani, un nom qu’on retrouve dans les organigramme des milieux syriens exilés à Paris, où elle travaille notamment pour le CNRS (elle a quitté la Syrie avec ses parents… en 1968). Le groupe Avicenne, on l’aura compris, véhicule une vision politiquement correcte et « occidentalo-compatible » de l’évolution des sociétés arabes. Il s’est d’ailleurs signalé une première fois en 2007 en diffusant un « rapport » présenté comme une « contribution pour une politique volontariste de la France  » dans ces régions, et prônant – ô surprise – l’ »émergence de systèmes démocratiques » en « développant une politique d’influence auprès des forces vives » de ces pays. Les grosse têtes d’Avicenne incluant dans ces « forces vives » les « mouvements islamistes intégrés dans la vie politique locale » et   »s’engageant à renoncer à la violence« .

 

La sagesse d’Avicenne…

C’est dire si le « Printemps arabe« , la situation libyenne et la crise syrienne inspirent nos intellectuels socio-libéro-démocrates. Or, justement, sur la Syrie, les Avicenne rompent quelque peu avec la langue de bois de leur camp idéologique et rappellent à la médiasphère française quelques vérités un rien dérangeantes. Au risque de déflorer leur texte que nous proposons plus bas, on listera les principales :

1) Le régime tient : « Il n’a perdu le contrôle d’aucune partie de son territoire » et n’a pas enregistré de « défections significatives » de diplomates ou de responsables, militaires ou politiques ; les « services de répression maintiennent leur cohésion et (…) l’armée n’a pas basculé » ;

2) dans un pays multiconfessionnel, « l’exemple de l’Irak est un repoussoir » ; et « il est faux de croire que la totalité des sunnites a fait défection » : Damas et Alep « ne se sont pas massivement soulevées » ;

3) au plan international, « Damas peut compter sur Moscou et Pékin, mais aussi sur le Brésil et l’Inde » et a aussi « des relations fortes avec deux pays frontaliers, le Liban et l’Irak« , et enfin le régime « sait disposer du soutien iranien » ;

4) en ce qui concerne les mesures de rétorsion économiques euro-américaines, les Avicenne rappelant que 12 ans de sanctions « n’ont pas affaibli le régime de Saddam Hussein« .

Nous félicitons nos spécialistes de leur lecture assidue d’Infosyrie dont ils viennent de répéter, à destination des lecteurs du Monde, quelques uns des arguments. En revanche, les pistes qu’ils suggèrent pour parvenir à ce qui demeure leur but – la chute de Bachar al-Assad – ne susciteront chez nous que des haussements d’épaules : resserrer les liens de la France avec la Turquie, l’Irak, le Liban, l’Egypte et la Ligue arabe, le CNS ne changera rien au fait que ce sont les Syriens, en tout cas la majorité d’entre eux, qui décideront de l’avenir de leur pays, de la forme et de la composition de son gouvernement. Et nous pensons, nous, que son choix est déjà fait.

 

Guy Delorme - 10/11/2011

http://www.infosyrie.fr/

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