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Publié le par le blog de Sassia

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Globalisation jeudi22 septembre 2011

Nike botte en touche le café de Borges

Par Pierre Bratschi Buenos Aires
Nike botte en touche le café de Borges Il avait accueilli Borges, Saint-Exupéry et Mermoz: le café Richmond de Buenos Aires a servi en août ses derniers clients

La fermeture d’un des plus illustres cafés de Buenos Aires pour en faire un magasin de chaussures de sport provoque l’indignation. S’il était connu pour ses pâtisseries et ses garçons stylés, le Richmond était surtout célèbre pour avoir été le lieu de rendez-vous de Jorge Luis Borges et le repaire des pionniers de l’Aéropostale.

«Pauvre Borges, faire ça à son café Richmond, il a dû se retourner dans sa tombe». Alberto le vendeur de chaussures dont le magasin se situe exactement en face de la célèbre brasserie n’en est pas encore revenu. Un samedi de la mi-août, vers deux heures du matin, peu après la fermeture, le restaurant a été entièrement vidé, les fauteuils, les tables, les machines à café, tout, absolument tout a été vidé. Pour cacher la réalité au badaud, les auteurs de ce «hold-up» comme le dira un des employés, ont peint la vitrine en blanc et laissé sur les poignées en bronze des deux majestueuses portes une chaîne attachée à un énorme cadenas noir. Les affichettes explicatives collées à la va-vite par la municipalité ajoutant une touche d’abandon à ce qui fut l’un des plus fameux cafés de Buenos Aires.

En 1917, date de l’ouverture du Richmond, l’Argentine est riche et rien n’est trop beau pour cet établissement placé rue Florida au cœur de la capitale. Les fauteuils Chesterfield tapissés de cuir rouge, les tables Thonet, les lustres en bronze ornés d’opaline importés de Hollande et enfin ses fines boiseries en chêne de Slovénie en font alors le plus chic des cafés de la ville. Le bâtiment qui abrite le café est l’œuvre du Belge Jules Dormal, un architecte reconnu et apprécié à Buenos Aires et qui a notamment assuré la fin des travaux du «Teatro Colon», l’illustre opéra de la ville.

Si le Richmond faisait, le temps d’un thé, croire aux intellectuels et aux riches Argentins qu’ils se trouvaient au cœur de Londres, il était également apprécié pour sa vitrine remplie de gâteaux appétissants. Le New York Times lui-même avait en 1998 publié un article dithyrambique sur la qualité gastronomique du lieu. On pouvait manger à n’importe quelle heure au Richmond, il y avait toujours de la place. «Le Richmond était mon refuge en plein centre de Buenos Aires. Pour moi c’était comme entrer dans un lieu magique au milieu du chaos de la ville. J’avais l’impression d’être dans un film du passé» évoque avec nostalgie cette habituée.

«Rien, il ne reste rien, ils ont tous pris, les ordures!» A travers quelques trous qui permettent d’entrevoir l’intérieur, Luis, l’œil collé à la vitrine exprime sa rage et sa tristesse à qui veut bien l’entendre. «J’ai travaillé 30 ans dans ce bar, et voilà ce qu’il me reste. Rien», se lamente d‘une voix tremblante l’ancien garçon de café aux cheveux gominés. En effet, personne ne soupçonnait ce qui allait se passer dans cette nuit fatidique du samedi 14 au dimanche 15 août 2011. Après l’avoir acheté il y a moins d’une année, les propriétaires du bar mythique ont décidé de le vendre à une marque de chaussures de sport pour tirer un bénéfice substantiel.

«Cela devait arriver, ça se sentait» ont déclaré la majorité des clients après la fermeture. Depuis le rachat de l’établissement un certain laisser-aller se faisait effectivement sentir dans le service, la cuisine était moins bonne et les gâteaux avaient tendance à sécher. En six mois le nombre des employés, garçons, cuisiniers et pâtissiers, était passé de cinquante à trente pour terminer à douze le jour de la fermeture.

«Encore un magasin de baskets dans Florida, c’est déplorable» soupire Julio, un vendeur de disques de tango situé en face du Richmond, «quand je pense que Borges venait ici avec ses amis pour refaire le monde de la littérature et que maintenant ce sont les jeunes loubards des banlieues qui viendront s’acheter les dernières baskets à crédit. J’ai honte pour lui», s’émeut le disquaire entre deux accords de bandonéon qui résonnent dans la rue piétonne.

Le Richmond à Buenos Aires c’était un peu l’équivalent du Flore à Paris où Jorge Luis Borges avait le rôle de Jean-Paul Sartre. En réalité c’était plutôt le Flore qui était l’équivalent du Richmond, car si Sartre avait fait du café parisien sa seconde demeure dans les années cinquante, c’est à partir de 1924 déjà que le groupe Florida, mené par Borges, investissait le Richmond plusieurs fois par semaine. Pendant trois ans le groupe publiera la revue littéraire Martin Fierro, ainsi nommée en hommage au héros gaucho. La publication a joué un rôle important dans la diffusion des écoles avant-gardistes d’art et de littérature et a permis aux Argentins de connaître des auteurs comme Apollinaire, Jean Cocteau ou encore Alfred Jarry.

«En Europe on préserve ce genre d’endroit», se lamente Maria Kodama, la veuve de Borges. «Jorge Luis adorait cet endroit, et venait tous les jours repasser ses textes. C’était ici que nous nous rencontrions pour étudier ou travailler. J’en garderai toujours un souvenir lumineux.»

«Ici, rien ne s’oppose au pouvoir de l’argent», fulmine Alexandra, une des rares employées féminines du très macho Richmond. Bien que classé monument de la ville deux semaines avant la pose des scellés, l’établissement n’a pu se soustraire aux appétits des propriétaires et des acheteurs. «On ne peut contraindre un propriétaire à préserver une affaire précise», a écrit Hernan Lombardi, le ministre de la Culture de la ville de Buenos Aires à propos du Richmond. Un ministre accusé par les associations de protection des bâtiments de jouer sur les mots et de favoriser la spéculation immobilière qui gangrène la ville, ce dernier prétendant que le classement au patrimoine ne protège que l’édifice et non son intérieur.

Personne ne sait exactement à combien a été vendu le Richmond. «Sept millions de pesos», dira le vendeur de chaussures, «neuf millions de dollars», rétorquera son collègue tanguero. Ce dont tout le monde est sûr, c’est que Nike Argentine s’installera dans ces lieux historiques. L’entreprise a assuré dans un communiqué être «étrangère à cette décision», sans démentir son intention de mettre un magasin à la place du café.

«Il y aura donc des baskets à la place des livres et des jeux d’échecs», se désole le gardien de la société Rural Argentine, autre institution séculaire du pays dont le siège jouxte le Richmond. Car c’est non seulement un pan de l’histoire de l’Argentine qui disparaît avec le Richmond, mais également une page de l’histoire de l’Aéropostale et de la France qui se tourne. Antoine de Saint-Exupéry et Jean Mermoz avaient en effet l’habitude de refaire le monde dans la salle du rez-de-chaussée et de jouer au billard au sous-sol. L’auteur de Courrier sud, roman inspiré par son séjour en Argentine, habitait à deux pas de là à la fin des années 1920.

Son architecture, sa décoration et son mobilier avaient permis au café Richmond de faire partie de la liste très sélect des cinquante-quatre cafés classés au patrimoine de la ville de Buenos Aires. Ces «notables» sont pour la plupart vastes, l’espace attribué à chaque table est généreux et le client a toujours l’impression d’être le bienvenu. S’ils sont plus nombreux dans le centre, les cafés sont répartis dans toute la ville. Le Richmond était l’un des plus connus après le mythique Tortoni, le plus vieux de Buenos Aires, envahis par les touristes venus déguster les délicieux expressos et assister aux spectacles de tango.

La destinée du Richmond reste toutefois incertaine, des associations ayant déposé un recours contre sa vente, tout comme celle du café notable le plus célèbre de tous, el Molino. Celui-ci a été déclaré monument historique national il y a quinze ans, mais faute d’argent, il est depuis laissé à l’abandon. Le Richmond, lui, a trouvé des investisseurs, il sera rénové, mais Borges et Saint-Exupéry auront toutes les peines du monde à s’y faire une place.



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