La Méditerranée orientale aiguise les appétits

Publié le par le blog de Sassia

 

Pour défendre ses intérêts en Méditerranée orientale, la Turquie a remisé son soft power et opte pour la démonstration de force militaire, soutenue par une rhétorique va-t-en-guerre. Au risque assumé de transformer cette zone, déjà située dans un environnement instable, en terrain d'affrontement avec Israël mais aussi avec Chypre, membre de l'Union européenne.

Début septembre, Ankara avait annoncé un renforcement de ses patrouilles navales à l'est de la Méditerranée. Ce déploiement fait partie des mesures de rétorsion prises contre Israël après son refus de présenter des excuses pour la mort de neuf Turcs au cours de l'assaut mené par Tsahal, le 31 mais 2010, contre un ferry qui se dirigeait vers Gaza. Et le drapeau rouge est hissé sur les rives de la région depuis que, jeudi, le premier ministre Recep Tayyip Erdogan a déclaré que des «navires de guerre turcs» escorteraient désormais des embarcations turques qui achemineraient de l'aide vers Gaza : «Nous ne permettrons plus que ces bateaux soient la cible d'attaques de la part d'Israël comme cela a été le cas avec la flottille de la Liberté, car Israël fera alors face à une riposte appropriée».

Au-delà de la confirmation que la crise turco-israélienne tourne à la franche hostilité, cette menace non voilée nourrit les craintes d'un clash militaire. Si une nouvelle flottille était bloquée par Israël, «est-ce que la marine turque riposterait ?», s'interroge Soner Cagaptay, chercheur à l'Institut de Washington pour la politique du Proche-Orient. «Bien qu'effrayant, ce scénario n'est pas improbable.» La plupart des analystes mettent en doute la volonté turque de provoquer un conflit armé mais le risque de dérapage inquiète. «L'émotion et la nervosité sont très présentes, souligne un diplomate européen. On peut se retrouver prisonnier de raidissements en cascade.»

Le discours belliqueux du gouvernement islamo-conservateur illustre la volonté d'Ankara d'étendre son influence sur un périmètre jadis administré par l'Empire ottoman. Recep Tayyip Erdogan a rappelé la présence turque «dans ces eaux à travers l'histoire», exploitant l'argument pour défendre «son droit de contrôler les eaux territoriales dans l'est de la Méditerranée». L'ambition turque de s'affirmer comme une puissance régionale, portée il y a peu par la diplomatie du «zéro problème» avec les voisins, montre une inflexion hégémonique. «Ce discours agressif indique que le gouvernement confond influence et domination, estime Gareth Jenkins, spécialiste des affaires militaires turques. La Turquie cherche désormais à s'imposer.» Si les pays arabes riverains de la Méditerranée saluent le bras de fer du Parti de la justice et du développement (AKP) avec Israël, cela n'équivaut pas à un blanc-seing pour changer leur mer commune en lac turc.

Les tensions ne se limitent pas à la surenchère sur la bande de Gaza. Elles sont révélatrices d'une guerre énergétique sous-jacente. De gigantesques réserves de gaz ont été localisées en Méditerranée orientale, qui regorge également de pétrole. Et des mesures ont été prises «afin d'empêcher Israël d'exploiter unilatéralement les ressources naturelles», a fait savoir le chef du gouvernement turc. Selon Alon Liel, diplomate israélien qui fut en poste en Turquie, «cet avertissement doit être pris bien plus au sérieux qu'un hypothétique soutien à une flottille vers Gaza».

Bruxelles contrarié 
 

INTER-201137-Turquie-Chypre-Israel-gazDes gisements de gaz offshore, estimés à 700 milliards de mètres cubes, ont été découverts essentiellement au large d'Israël. Ces champs gaziers, dont la surface n'est pas entièrement déterminée, s'étendent également dans les eaux libanaises et chypriotes. En décembre dernier, Tel-Aviv et Nicosie ont signé un accord délimitant leur frontière maritime afin de faciliter la prospection. Mais la Turquie, qui occupe militairement la partie nord de Chypre depuis 1974, conteste sa validité alors que les Chypriotes ont prévu de démarrer des missions exploratoires au sud-est de l'île d'ici au 1er octobre.

Au moins 10 milliards de mètres cubes de gaz se trouveraient dans ces eaux chypriotes qui jouxtent la zone maritime économique d'Israël. Egemen Bagis, ministre turc chargé des Affaires européennes, a déclaré que des navires turcs seraient envoyés dans cette zone afin de dissuader Chypre de lancer des recherches, en ajoutant que «c'est pour cela que nous avons une armée». Les Chypriotes «savent que la Turquie ne plaisante pas et que toutes les options sont sur la table».

Dans le passé, Ankara a déjà procédé à des manœuvres navales intimidatrices afin de bloquer les explorations autour de l'île. Elle s'y oppose tant que les négociations de réunification entre les entités chypriotes grecque et turque, en cours, n'ont pas abouti. Au motif que la découverte de ressources gazières léserait les Chypriotes turcs qui ne pourraient pas en bénéficier. Les sommations d'Ankara ont déjà contrarié Bruxelles. «L'Union européenne conseille vivement à la Turquie de s'abstenir de toute sorte de menace», a dit un porte-parole de Catherine Ashton, chef de la diplomatie européenne. Si elle n'est pas désamorcée, la crise turco-israélo-chypriote pourrait donc se propager aux négociations d'adhésion de la Turquie à l'UE, déjà laborieuses.

 

 

Laure Marchand - Le Figaro - 12/9/2011

 

 

 

 

Voir également :

http://algerie123.over-blog.com/article-turquie-iran-syrie-sarkozy-et-israel-menacent-83806616.html

http://algerie123.over-blog.com/article-la-politique-exterieure-de-la-turquie-83804733.html

 
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article