Les think tanks turcs, agents du changement

Publié le par le blog de Sassia

 

 

Ni Orient ni Occident, les choix audacieux d’Ankara

Au cours des huit années écoulées depuis que le Parti de la justice et du développement (AKP) est arrivé au pouvoir, le nombre de think tanks en Turquie a explosé. Fondations et instituts se sont diversifiés, sont devenus plus indépendants. Ils ont d’excellents sites Internet en anglais, des publications intelligentes, également en anglais, et possèdent d’impressionnants bureaux. Tous sont désireux de prouver la transparence de leurs financements. Ils sont devenus un élément de plus du « soft power » en Turquie.

Jusque-là, le Turkish Economic and Social Studies Foundation (TESEV), créé en 1994 à Istanbul et connu pour ses vues économiques libérales hostiles à l’intervention de l’Etat, était le seul institut de recherche notable. Il n’est plus qu’un parmi beaucoup d’autres. Le Global Political Trends Centre (GPoT) a été institué comme une unité de recherche sous l’égide de l’université de la culture d’Istanbul en 2008. Quant au Centre d’études stratégiques Bilgesam (ou « les hommes sages »), il a été fondé un an plus tôt.

M. Ozdem Sanberk, ancien ministre adjoint des affaires étrangères, ambassadeur auprès de l’Union européenne et du Royaume-Uni, est un membre fondateur de Bilgesam (il était auparavant directeur du TESEV). Les « sages » sont tous des fonctionnaires retraités, universitaires ou militaires. « Bilgesam n’est pas aussi libéral que TESEV, explique M. Sanberk, mais je ne dirais pas que nos “hommes sages” sont des kémalistes. Ils ont des penchants sociaux-démocrates et sont favorables au rôle de l’Etat ; ils sont laïques, mais ils ne rejettent pas les politiques de l’AKP. L’idée est de travailler sur des questions sensibles et faire des propositions que nous présentons dans des rapports d’une cinquantaine de pages. Notre financement est assuré par des hommes d’affaires d’Anatolie (1). »

Ce programme s’adresse « à la classe moyenne urbaine qui est un agent du changement en Turquie ; l’avenir de la laïcité appartient à cette classe et aux civils, puisque les militaires retournent dans leurs casernes. C’est une véritable métamorphose, et Bilgesam et tous les autres think tanks sont là pour encourager et accompagner ce changement ». Peuvent-ils travailler avec ce gouvernement « post-islamiste », comme on le désigne parfois ici ? « L’AKP est pragmatique et intelligent ; certes, il est conservateur, mais avec une volonté de changement. »

Ce sont les centres de réflexion installés à Ankara qui jouissent du plus d’influence. Leurs experts en politique étrangère voyagent beaucoup, accompagnent le président Abdullah Gul en Jordanie ou le premier ministre Recep Tayyip Erdogan à Washington. L’un des plus influents, la Fondation pour la recherche politique économique et sociale (SETA), a choisi cette occasion pour inaugurer un bureau à Washington.

M. Ibrahim Kalin, son fondateur et directeur, se trouve être également le principal conseiller de politique étrangère du premier ministre, un poste occupé pendant de nombreuses années par son ami, M. Ahmet Davutoglu, jusqu’à sa nomination en mai 2009 au poste de ministre des affaires étrangères. M. Kalin précise toutefois que son centre ne dispose d’aucun financement gouvernemental. Comme son mentor, il est universitaire : expert en philosophie islamique, titulaire d’un doctorat de l’Université George Washington et ancien professeur à l’Université de Georgetown (Washington, DC). « Je devais à mon pays de revenir et d’occuper ce poste, mais un jour je retournerai à Washington et à la vie universitaire », confie-t-il dans un anglais-américain parfait.

Plus importante en taille que SETA, et logée dans un bel immeuble du centre d’Ankara, l’organisation internationale pour la recherche stratégique (USAK) a été fondée en 2004. Son directeur, M. Sedat Laciner, explique : « Les universités n’étaient pas en mesure, au temps des coups d’Etat militaires, de jouer pleinement leur rôle ou de travailler sur des sujets sensibles. Maintenant il y a quelque cinquante groupes de réflexion. USAK est l’un des trois ou quatre plus importants. » Cette convergence allait, selon les Turcs, créer les conditions pour une détente ultérieure sur le front irakien, et une politique d’ouverture en direction des Kurdes de Turquie.

« Nous nous considérons comme des libéraux et des patriotes. Le gouvernement de l’AKP défend les valeurs que nous soutenons, mais nous faisons nos propres choix. Par exemple, le gouvernement a suivi les recommandations de notre rapport sur le nord de l’Irak en 2007, lui conseillant de chercher le soutien des Etats-Unis et de l’Union européenne pour les opérations transfrontalières. Le premier ministre a rencontré M. George W. Bush qui a accepté de reconnaître que le PKK était un ennemi commun. »

Le professeur Ihsan Bal, de l’Académie de police, également membre de Usak, évoque le nouvel intérêt pour le « soft power » : « Nous avions l’habitude d’être fiers de l’armée. Maintenant, nous sommes fiers de nos entreprises, de nos hommes d’affaires qui font le tour du monde. Et les touristes viennent ici. Une classe moyenne dynamique est le moteur de l’économie. L’AKP a hérité de tout cela. »

Les grandes entreprises sont représentées par l’association TUSIAD, qui elle-même agit comme un think tank produisant de nombreux rapports politiques. Les hommes d’affaires d’Anatolie, dont l’importance a grandi dans les années 1980 et 1990, ont leur propre association, MUSIAD. A ces deux structures, il faut ajouter la Confédération des commerçants et des industriels de Turquie (TUSKON), fondée en 2005 et représentant les entreprises regroupées par régions de l’Anatolie. Le secrétaire général de TUSIAD, M. Zafer Yavan, explique : « TUSKON est active en Afrique. Et avec la mondialisation, il y a des débouchés importants là-bas. Contrairement à la Chine, la Turquie ne dispose pas capitaux pour investir, mais elle peut développer le commerce et ses exportations. »

M. Ibrahim Kalin ajoute : « Les hommes d’affaires, les journalistes, les écrivains, les artistes, la société civile, les groupes de réflexion : tous ces acteurs non-étatiques sont de plus en plus actifs. » La Turquie a depuis longtemps une société civile bouillonnante, « et la clé est de coordonner ses activités et celles de l’Etat. Cette convergence se renforce et contribue au “soft power” turc, qui comprend des éléments géographiques et culturels : regardez le succès de la série télévisée Noor (2), ou le nombre de touristes de la région qui viennent ici pour partager notre culture – la nourriture, la musique, l’artisanat , etc. –, un patrimoine qui est partagé dans toute la région, des Balkans à Bakou. La Turquie est au centre, et c’est la seule puissance de la région à exercer ce “soft power”. »

 

Wendy Kristianasen - Le Monde Diplomatique février 2010

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