Le succès de la vision réaliste du monde de Barack Obama

Publié le par le blog de Sassia

Point de vue du journal Le Monde par  Zaki Laïdi  02.05.11 •  Mis à jour le 03.05.11

La fin de la traque du chef d'Al-Qaida, Oussama Ben Laden, constitue un formidable succès pour Barack Obama qui voit confortée de manière irréfutable sa vision réaliste du monde et de sa lutte contre le terrorisme. Pour lui la lutte contre le terrorisme n'a jamais été une guerre idéologique mais un combat contre un adversaire redoutable. C'est la raison pour laquelle il avait clairement abandonné la rhétorique de la lutte contre le terrorisme pour concentrer son combat contre Al-Qaida. Cette victoire est également porteuse d'une symbolique forte. La mort de Ben Laden intervient au moment où les révolutions arabes montrent que l'espace politique n'est pas réductibe à l'opposition entre islamisme et dictatures.

Ceci étant, face à ces révolutions, il n'y a guère de "doctrine Obama". D'abord parce que son auteur présumé l'a explicitement récusée. Ensuite parce que celui-ci est un réaliste à sang froid peu soucieux de théoriser son pragmatisme. Enfin parce que la succession imprévue et imprévisible des événements dans le monde arabe rend à la fois vaine et difficile toute tentative de figer une politique fut-elle celle de la plus grande puissance du monde. Il existe néanmoins une politique américaine soucieuse de parvenir à la quadrature du cercle : accompagner la demande de changement politique dans les sociétés arabes sans mettre en cause la stabilité de ses intérêts garantis jusque-là partiellement par des régimes très ébranlés et tous contestés.

Avant de préciser tout cela il nous faut tout d'abord lever une équivoque. Celle qui voudrait que le printemps arabe consacre la victoire posthume des néoconservateurs américains. Certes, ces derniers avaient à juste titre insisté sur l'existence d'un déficit démocratique dans le monde arabe. Mais en liant comme ils le firent en Irak la promotion de la démocratie à une intervention étrangère, ils contribuèrent à identifier la démocratie et à une valeur imposée de l'extérieur. Ils ont ainsi aggravé un problème qu'ils prétendaient régler. De surcroît, et en dépit d'une rhétorique démocratique, la politique de l'administration Bush à partir du 11-Septembre a puissamment contribué à renforcer les régimes autoritaires arabes. Voilà pour M. Bush.

Pour Barack Obama, les révolutions arabes constituent une bonne nouvelle. Les revendications des peuples qui se soulèvent coïncident avec les idéaux américains et cela n'est pas sans importance sur le long terme. Elles sont également en cohérence avec les idées que M. Obama a développées lui-même sur la démocratie dans les discours du Caire, de Moscou et de Shanghai : la démocratie est une valeur précieuse mais son éclosion est l'affaire des peuples eux-mêmes.

Mais derrière M. Obama, il y a une puissance américaine qui elle a des intérêts à protéger et à défendre. Or à mesure que le printemps arabe se propage vers les régions stratégiques du Moyen-Orient et du Golfe persique, où leurs intérêts vitaux sont en jeu, les arbitrages auxquels elle doit se livrer sont multiples et complexes. De ce point de vue là il faut bien comprendre par exemple que pour les Etats-Unis, le Yémen ou le Bahrein, sans parler de la Syrie, présentent une importance stratégique bien plus  grande que la Libye.

Pour comprendre la stratégie de M. Obama, il faut donc essayer d'en identifier les contraintes et les enjeux. Elles sont de plusieurs ordres : le jeu politique interne, les relations avec ses deux principaux alliés que sont Israël et l'Arabie saoudite, la prise en compte de l'opinion publique arabe qu'Obama cherche à reconquérir pour réduire l'hostilité du monde arabe vis-à-vis des Etats-Unis, les bénéfices potentiels que pourraient retirer de cette évolution les deux passagers clandestins que sont les islamistes radicaux et l'Iran. Or de toute évidence, ces paramètres  ne sont pas forcément réconciliables.

 

L'EXPOSITION DES ETATS-UNIS RÉDUITE

1. Dans un contexte de crise économique et de fatigue vis-à-vis des guerres aux bénéfices incertains pour l'Américain moyen (Irak, Afghanistan), les  projets d'intervention militaire n'ont guère de raisons de recevoir les faveurs du public. D'où la décrue remarquée des interventions de Barack Obama sur le sujet. Après s'être largement exposé lors de l'affaire égyptienne pour pousser M. Moubarak à partir, il a depuis préféré réduire son exposition au point même de minimiser volontairement l'influence des Etats-Unis.

L'intervention libyenne a été présentée comme une intervention humanitaire, alors qu'il s'agit en réalité d'une intervention militaire très importante où leur influence opérationnelle et politique est considérable. Ce n'est d'ailleurs qu'au dernier moment, alors que toutes les informations indiquaient que  les troupes du colonel Kadhafi étaient sur le point de reprendre Benghazi, que l'administration Obama à négocié un virage à 180°. Elle qui ne voulait pas entendre parler d'une no fly zone, au point de menacer les franco-britanniques de ne pas la voter au pretexte qu'elle serait inefficace et susceptible de les placer dans un engrenage non contrôlable, propose d'inclure non seulement une no fly zone mais un paragraphe décisif préconisant de prendre "toutes les mesures nécessaires pour protéger les populations civiles".

Ce sont donc les Etats-Unis, contrairement à ce que l'on croit, qui ont donné la marge d'action la plus large à la coalition même si ils se gardent de le dire. Le changement brutal d'attitude de l'administration Obama sur la  Libye tient à deux facteurs : la crainte de devoir avoir sur la conscience une forme de Srebrenica arabe et la prise en compte du point de vue de la Ligue arabe qui appelait à la mise en place d'une no fly zone, une attitude jusque là impensable. Il faut dire que la marge de manœuvre d'Obama face au Congrès s'est révélée plus importante que prévue car l'opposition républicaine qui ne lui épargne rien demeure profondément divisée sur la politique étrangère.

Les ultra-réalistes américains comme l'influent sénateur Lugar sont toujours opposés à l'intervention Libye. Mais le sénateur McCain lui aussi républicain, est probablement aujourd'hui le plus ardent soutien du président Obama dans cette affaire. Au sein du Tea Party, le clivage est le même. D'un côté des interventionnistes engagés comme Paul Rubio et de l'autre des isolationnistes farouches pour qui la priorité doit aller à la réduction des dépenses publiques. Les démocrates sont eux aussi divisés, mais ils veillent scrupuleusement à ne pas gêner le président Obama tant que l'opinion publique ne maugrée pas. En réalité, depuis le début des révolutions arabes, Obama a dû avant tout vaincre les réticences de son administration. Sur l'affaire égyptienne il a clairement dû forcer la main de Mme Clinton et du département d'Etat très réticents à lâcher M. Moubarak.

En Libye, les résistances sont venues du Pentagone pour qui ce conflit ne mettait pas en jeu les intérêts vitaux des Etats-Unis. Barack Obama n'est d'ailleurs parvenu à imposer un engagement en Libye au Pentagone qu'au prix d'un compromis : les frappes américaines seraient massives et décisives mais limitées dans le temps. Mais ce compromis masque mal d'importantes contradictions. Washington dit ne pas rechercher en Libye de changement de régime. Mais le président Obama a aussi dit que M. Kadhafi devait partir.  Washington justifie son engagement militaire par des impératifs humanitaires dont notamment la fin du siège des troupes de Kadhafi sur un certain nombre de villes. Mais elle a commencé à annoncer son désengagement militaire avant que des progrés significatifs aient été accomplis, sauf à Benghazi. En fait, la situation humanitaire s'aggrave en Libye.

 

 ALLIÉS

2. Le rôle des alliés stratégiques. Les deux principaux sont Israël et l'Arabie saoudite. L'un comme l'autre ont exprimé le souhait de voir se maintenir au pouvoir M. Moubarak. Ils ont donc été forcément déçus par la décision de M. Obama de le lâcher. Un lâchage qui traduit une volonté personnelle de ne pas se lier les mains mêmes avec ses alliés les plus proches, un souci de ne pas s'aliéner la rue égyptienne dont le poids considérable dans le monde arabe, le sentiment que l'armée égyptienne constituait une garantie raisonnable vers la transition démocratique. La crise au Bahreïn a constitué une autre source de graves tensions entre Washington et Ryad. Là encore, les Etats-Unis ont considéré que le statu quo était intenable et que l'envoi de troupes saoudiennes pour appuyer le pouvoir minoritaire sunnite de Manama ne constituait pas forcément la meilleure solution.

C'est pourquoi malgré une convergence de vues sur le Yémen et la Libye, les relations entre les Etats-Unis l'Arabie saoudite sont tendues car les deux pays n'apprécient pas du tout la même manière les révolutions arabes. Pour Washington, c'est une vague de fond qui rend partout le statu quo intenable. Pour Ryad, c'est d'abord et avant tout un ensemble de situations très différentes les unes des autres appelant probablement certains ajustements mais non la chute des régimes sauf en Libye en raison de l'hostilité profonde de tous les Etats du Golfe et même du Hezbollah libanais pour le colonel Kadhafi. Israël ne voit pas d'un bon œil ce qui se passe dans le monde arabe. Mais M. Nétanyahou a aussi compris que ces révolutions allaient absorber M. Obama et anéantir sa capacité à le pousser vers un compromis avec les palestiniens.

 

REGAGNER LA CONFIANCE RELATIVE DES PEUPLES ARABES

3. Depuis son fameux discours du Caire, M. Obama sait que la nécessité de regagner la confiance relative des peuples arabes est une des conditions essentielles de réhabilitation de la politique américaine dans cette région du monde. Mais, l'absence de résultats sur le front tant attendu du règlement du problème israélo-palestinien ne lui a pas permis de redresser véritablement l'image des Etats-Unis. De ce point de vue, les révolutions arabes leur offrent une chance exceptionnelle de se réconcilier avec les sociétés arabes puisque c'est la première fois depuis longtemps qu'un mouvement politique significatif dans  cette région ne se trouve pas associé à la politique américaine.

C'est une raison fondamentale pour laquelle d'ailleurs M. Obama a décidé de lâcher M. Moubarak. Et c'est aussi pour ne pas s'aliéner les opinions arabes qu'il agit avec une extrême prudence en Libye, même si ce pays constitue à l'évidence un anti-Irak : existence d'un mandat international confié par les Nations unies, soutien quoique discret et ambigu de la Ligue arabe, appui des opinions arabes aux opposants de Kadhafi.

Comme les autres puissances, la puissance américaine navigue à vue. Et ce pilotage très proche des côtes a toutes les chances de s'accentuer à mesure que se dégrade de la situation au Yémen et en Syrie sans parler bien sûr du blocage en Libye. Mais le fait que les Etats-Unis aient à subir et à réagir à des événements dont ils ne sont pas les maîtres du jeu confirme un fait politique majeur. Pour le meilleur comme pour le pire les sociétés arabes sont peut-être en train de devenir maîtresses de leur propre destin. Or cette réalité nouvelle est proprement révolutionnaire.

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