La trahison des images : petite visite guidée...

Publié le par le blog de Sassia

La preuve par A+B,
La scène se passe dans un musée une fin d'après-midi...
ACTE 1 :
La guide décrit la Trahison des images : Magritte dessine dans une esthétique hyperréaliste une pipe et écrit, comme dans une leçon de choses que rappelle l'écriture scolaire, "Ceci n'est pas une pipe".
Le groupe fier d'avoir déjà appris la leçon au cours - dans une formule qui depuis est elle-même devenue une convention - s'exclame en chœur : c'est le dessin d'une pipe. C'est une représentation.
La guide : Effectivement ! Quoi de plus logique : on ne peut la bourrer, ni la prendre et encore moins la fumer. Mais dans le tableau, qu'est-ce qui n'est pas encore une pipe ?
Le groupe : ... ?
La guide qui a elle aussi bien appris la leçon au fil de ses lectures : le mot ceci ! "c-e-c-i"n'est pas une pipe non plus ! Magritte disait "Les mots ont la même substance que les images".
Le groupe après un long temps de réflexion.... : Aaaah oui ! On n'y avait pas pensé. 
La guide : D'ailleurs qui vous dit que "ceci" désigne la pipe dessinée. Cela pourrait désigner le fond du tableau ou le tableau lui-même, etc. 
Silence
ACTE 2 : amusant :)))))))
La guide présentant l'objet qu'elle porte à son poignet : Et ceci ? Qu'est-ce ?
Le groupe sans le moindre doute : Une montre !
La guide : Non !
Le groupe un peu énervé : Mais madame, ce n'est pas une image, on peut la toucher, la mettre à son poignet !
La guide très sérieusement et convaincue : Ce n'est pas une montre. C'est une éponge.
Le groupe, désespéré, pense sans oser le dire : La guide est fatiguée de ses nombreux groupes. C'est un métier difficile. Elle doit être au bord du gouffre. Elle est victime d'un moment de folie qu'on espère passager. 
La guide : D'accord, vous pensez être dans le bon. Vous êtes des êtres doués de raison et moi je suis au bord de la folie. J'accepte votre sentence à la condition que vous me prouviez que cet objet est bien une montre. Allez-y ! Donnez-moi une preuve irréfutable et logique !
Le groupe : Elle donne l'heure.
La guide : Oui mon éponge donne l'heure. Ce n'est pas une preuve.
Le groupe : Votre montre ne peut éponger un liquide.
La guide, fière de faire un bon mot : Elle éponge le temps qui coule ! Pour éponger autre chose, j'utilise une paire de lunettes !
Le groupe cherche encore...
Impasse
...
La guide : Qui vous a dit que cet objet s'appelle "montre" ?
Le groupe : Nos parents.
La guide : Et vous croyez tout ce qu'on vous dit.
Le groupe : C'est dans le dictionnaire.
La guide : Pas dans le dictionnaire chinois, ni le mien !
Le groupe, vaincu par la ténacité de la guide, renonce et lâche le mot de la fin : C'est une convention !
Silence
ACTE 3 : mystérieux !
 
René Magritte L'Usage de la parole, 1929
Le groupe se dirige vers un autre tableau : L'Usage de la parole
La guide (toujours la même) : Sur des formes quelconques se détachent les mots "canon", "corps de femme", "arbre". Procédons en deux temps. D'abord, qu'évoquent pour vous ces formes indépendamment des mots ?
Le groupe : La fumée de la pipe de tout à l'heure.
La guide : mais encore ?
Le groupe : E.T.¹, E.T. fumant une pipe !
La guide : Magritte était plutôt "Fantômas" qu'E.T. mais bon pourquoi pas ? Vous savez, en sémiotique ...
Le groupe : sémio-quoi ?
La guide : Sémiotique. Vous savez, Peirce, etc.
Le groupe : ... ?
La guide : La sémiotique étudie le sens des signes, leur signification. Or nous sommes ici dans un monde de signes, n'est-ce pas ? En sémiotique, donc, Peirce vous aurait dit que l'image mentale que vous vous faites de ces formes sont des signes qui ne correspondent pas nécessairement à l'objet réel. Il y a le signe, l'objet réel et la représentation que vous vous en faites liée au contexte duquel vous dépendez.
Le groupe : Pffff...
La guide : Bon. Soit. Revenons au tableau. Prenons maintenant les mots. Qu'évoquent-ils pour vous ?
Le groupe, en chœur : Un canon, un corps de femme et un arbre.
La guide : Apparemment, tout le monde est d'accord. Ce qui n'était pas le cas tout à l'heure avec les formes. Pour reprendre une phrase de Magritte "Parfois les noms (...) désignent des choses précises et les images, des choses vagues"². C'est le cas ici. Maintenant, j'imagine que lorsque vous lisez "canon", vous avez en tête l'image d'un canon. Femme, l'image d'une femme, etc. Pourquoi Magritte a-t-il écrit ces mots sur ces formes ?
Le groupe : Pour qu'on imagine, cachés derrière ces formes vagues, une femme, un canon, etc.
La guide : Magritte savait sans doute que toute personne sachant lire allait avoir cette démarche. Il n'est pas le premier à y avoir pensé. Saussure par exemple, le père de la linguistique moderne...
Le groupe chuchote: Ça y est. Ça recommence.
La guide : ...Saussure y avait pensé.
La guide sort de sa mallette pédagogique une illustration issue du cours de linguistique générale de Saussure. Comme le montre ce dessin sous forme d'image, quand vous lisez le mot arbre, vous avez en tête le concept arbre. Vous associez donc un mot (arbre) à une image (mentale). L'un (le signifiant) et l'autre (le signifié) sont intimement liés. Mais dans la peinture de Magritte, l'image ne correspond pas à l'idée d'un arbre. Pourtant, n'avons-nous pas tendance à placer l'arbre dans cette forme quitte à le tordre, à le ramollir pour que coûte que coûte il y entre et s'associe à la femme et au canon ?



Ferdinand de Saussure, Schéma extrait de Cours de Linguistique générale, 1916
Silence

Le groupe perplexe : Oui mais est-ce que Magritte a pensé à cela ? Si ça se trouve, il a fait n'importe quoi... Qui nous dit que ce que vous racontez est vrai ?
La guide : Je vois que vous avez tout compris ! Magritte n'illustre pas un cours de linguistique et ne connaissait pas les travaux de Peirce. Quant à l'explication réelle du tableau ou ce à quoi l'artiste avait réellement pensé, cela reste un mystère et comme le dit Magritte "le mystère est inexplicable" Mais ce qui est sûr, c'est qu'il fait partie de la réalité comme le surréalisme en fait partie à chaque fois que vous faites "Usage de la parole" !
La guide regarde son éponge. Elle indique cinq heures moins quart. Le Musée va bientôt fermer ses portes.
La sonnette retentit : Ding Dong ! Mesdames et Messieurs, le musée va bientôt fermer ses portes. Nous vous remercions de votre visite et vous souhaitons une agréable soirée. Dames en heren, de musea sluiten hun deuren. Wij danken u voor uw bezoek en wensen u een aangename avond.
G.B.

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