Tunisie : une voix...

Publié le par Sassia

 

Les livres d'histoire parleront-ils demain de la révolution du 9 Safar 1432 (correspondant au 14 janvier 2011) qui aura mené les islamistes tunisiens au pouvoir ?

Avons-nous simplement changé les visages de nos Big Brothers ? Notre pensée est-elle condamnée à demeurer captive ? Une menace totalitaire pèse-t-elle sur l'avenir de nos enfants ?

Voici quelques questions auxquelles je voudrais tenter de répondre. Mais avant cela, jetons ensemble un coup d’œil sur le bon vieux Larousse.

Ce matin, j'ai ouvert mon dictionnaire à la rubrique « totalitaire ». J'ai pu lire sous cette notice qu'est qualifié de totalitaire ce qui englobe ou prétend englober la totalité des éléments d’un ensemble donné. On peut ainsi parler d’une philosophie ou d’une religion totalitaire.

On a historiquement commencé à parler de régime totalitaire avec la montée du fascisme en Italie. Le terme désignait alors un régime fort dans lequel le pouvoir tend à confisquer la totalité des activités de la société qu’il domine.

Ainsi, on a pu parler d’États totalitaires ou encore de pouvoir absolu c’est-à-dire de pouvoir despotique fût-il éclairé, dictatorial même s’il tolère quelques concessions, tyrannique, car telle est son essence autoritaire.

Le terme «totalitarisme» est venu plus tard. Il a été utilisé pour la première fois en 1948 et désigne le système politique des États totalitaires.

Ce n’est faire injure ni procès d’intention à personne que d’affirmer que dans son essence, l’islamisme politique est un totalitarisme. Cela coule de source et se retrouve aisément sous la plume de tous les théoriciens de cette mouvance. D’ailleurs, a contrario, il est tout aussi aisé d’affirmer avec Malraux que «la chrétienté n’avait pas été totalitaire» car c’est au sein de son espace culturel qu’est née la démocratie moderne.*

La «révolution» du 23 octobre est avant tout une révolution culturelle, un moment de réappropriation par les Zeitouniens (ou plutôt leurs lointains héritiers) d’un espace politique et d’un pouvoir temporel qui leur avaient échappés sous l’impulsion de Bourguiba.

Il ne faut pas l’oublier : Bourguiba et le Destour ont déstructuré la société tunisienne en cassant tous les archaïsmes. Les solidarités tribales ont été démantelées, les puissants habous ont été supprimés, la Zitouna elle-même s’est trouvée hors jeu.

Au-delà, la génération Bourguiba a effectué une synthèse décisive puisque, jusqu’à un certain point, Farhat Hached, Fadhel Ben Achour, Salah Ben Youssef, Habib Bourguiba et tout ce qu’ils pouvaient représenter ont milité dans la même direction et pour le même objectif.

Les dissensions profondes qui allaient ensuite apparaître entre Ben Youssef et Bourguiba marquaient les différences fondamentales entre deux options. L’une, menée par Bourguiba, était clairement moderniste et reposait aussi sur un compromis avec la France. L’autre, celle de Ben Youssef, était plus radicale, d’essence nationaliste arabe et plutôt philo-islamiste.

En 1955, Bourguiba l’avait emporté. Ensuite, les choses iront très vite. On peut sans se tromper souligner que la première révolution tunisienne a eu lieu durant les années 55 à 59 : indépendance retrouvée, république proclamée, femme enfin libérée, constitution laïque dans un pays encore figé par la puissance des zeitouniens. Des centaines d’autres mesures seront prises à cette époque. Il serait trop long de tout évoquer.

Devant la dictature de la modernité mise en œuvre par Bourguiba, la société tunisienne a fini par se plier sans toutefois être pleinement convaincue. L’islamisme politique tunisien trouve ses racines dans ce terreau. Et, schématiquement, il s’est encore renforcé lorsqu’une mafia, prétendument au nom de la modernité, a commencé à piller le pays, humilier le peuple et torturer les militants islamistes en premier lieu.

Bourguiba a été trahi par Ben Ali. D’abord, le coup de Brutus qui fut porté le 7 novembre 1987. Ensuite, l’appropriation illégitime de tout ce que Bourguiba avait fondé. Enfin, la dérive mafieuse, sécuritaire et la déroute morale de tout un pays.

La révolution du 14 janvier est venue à temps pour débarrasser notre pays d’une mafia arrogante, de voleurs clientélistes et d’une famille qui se prenait déjà pour une dynastie.

Nous avons tous applaudi. À ce moment, j’avais aussi prévenu qu’entre l’enthousiasme et le souffle militant, il y avait un monde. J’avais aussi écrit que les sprinters révolutionnaires faisaient le jeu des marathoniens islamistes. De longs mois, je tentais d’être pondéré tout en sachant clairement ce qui nous attendait.

Et aujourd’hui, il s’avère que la révolution du 14 janvier était en fait une contre-révolution menée de main de maître dès le 15 janvier par les différents courants islamistes. Un jour viendra où on parlera dans les livres d’histoire de la révolution du 9 Safar 1432 correspondant au 14 janvier 2011 …

Cette contre-révolution va viser le modèle essoufflé construit par Bourguiba et les héritiers des Sadikiens. Islamistes et nationalistes tiennent enfin leur revanche face à celui qui leur tint la dragée haute et libéra la société tunisienne.

D’ailleurs, et de manière fort symptomatique, la gauche et les libéraux se sont mobilisés pour défendre les acquis des années cinquante face à une lame de fond revancharde. Vous vous rendez compte : les politiciens de gauche sont obligés en 2011 d’agir comme si nous étions en 1957 ! Tragique décalage, terrible fossé que viennent de creuser sous nos pieds des politiciens incapables, narcissiques, opportunistes et surtout autoproclamés. Ils ont été dès janvier les alliés objectifs des islamistes et s’apprêtent aujourd’hui à leur servir d’alibi démocratique grâce aux poussières de sièges qu’ils ont pu engranger.

Leur discours coupables de toutes les compromissions, rehaussé au titre de vie démocratique de la nouvelle «nouvelle ère». Ce ramassis d’incapables dont le nombril constitue le centre de gravité sont désormais, dans quelques cas, des élus du peuple.

Ils vont animer la vie parlementaire alors que leurs maîtres creuseront la tombe de notre modernité. Leurs maîtres, nos maîtres pourront dire de la façon la plus légitime : «Vous voyez bien, le débat est démocratique. Tout le monde peut s’exprimer librement». Imparable argument !

Et pourtant, certaines voix ne portent pas. Elles ne sont qu’un pépiement solitaire.

Je sais que désormais je suis libre. Mais je sais aussi que je peux m’égosiller, hurler, alerter sans que le peuple n’y prête aucune attention.

Ma parole est de nouveau confisquée. Mais de la pire des manières, car elle aura valeur d’alibi pour qu’un projet totalitaire puisse avoir une façade démocratique.

Ma voix ne porte pas plus loin que le cercle des convaincus. Ma voix est celle, fragile, d’un écrivain. Je ne m’exprime ni en héraut du peuple ni en incarnation de la révolution. Ma voix est faible et c’est pour cela qu’elle est authentique. Ce n’est que la voix d’un individu noyé dans celle de milliers d’autres individus encore atomisés par la dictature défunte, encore éberlués par la dictature naissante.

Entendez mon cri de douleur devant ce pays que je ne reconnais plus, ce peuple qui au fond ne me ressemble plus !

Entendez mon cri de douleur. Mais peu importe la douleur lorsqu’on ne baisse pas les bras. Et, croyez-moi, alors que notre parole libre servira d’alibi démocratique, les islamistes vont se lancer dans un travail en profondeur qui prendra le temps qu’il faudra. Et au bout, croyez-moi, vous ne reconnaîtrez pas vos propres enfants.

Le temps sera alors venu pour que naisse l’Émirat dont rêvent les voleurs de jasmin …

 

Source : http://www.webdo.tn/2011/11/05/le-billet-de-hatem-bourial-la-revolution-du-9-safar-1432/

 

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