La politique des Etats Unis au Proche Orient 2/3

Publié le par le blog de Sassia


par Charles Saint Prot

arton32L’idée première est de détruire l’Irak pour affaiblir le monde arabe au profit d’Israël. Wolfowitz déclare « ce qui est bon pour Israël est bon pour les Etats-Unis  » Plus largement, l’objectif poursuivi vise à permettre aux Etats-Unis de maintenir et consolider leur présence militaire dans le Golfe en organisant  une guerre dont l'objectif consisterait à installer un régime pro-américain à Bagdad pour verrouiller le dispositif géopolitique régional dans la perspective d’un plan pour  un « Grand Moyen Orient » visant à remodeler un ensemble artificiel qui, ignorant les lignes de fracture entre les mondes arabe, turc, perse ou pakistanais, s'étendrait des frontières de l’Inde au Maroc. Les attaques contre Washington et New York du 11 septembre 2001 ont donné aux Etats-Unis une occasion inespérée de présenter leurs visées stratégiques comme un combat contre un prétendu "axe du mal" dans lequel sont compris des pays qui n'ont aucune responsabilité dans le terrorisme. Après l’intervention en Afghanistan,  les Etats-Unis ont immédiatement désigné Bagdad comme leur adversaire, sans qu’il soit possible d’établir le moindre lien entre les attentats terroristes et l'Irak, qui n'a jamais eu la moindre complaisance pour les groupes intégristes, adversaires déclarés et acharnés du régime baassiste. La lutte contre le terrorisme est donc devenue une excuse pour proposer une division du monde fondée sur la distinction entre les  Etats qui suivent inconditionnellement les Américains dans la guerre contre "le mal" et les Etats "voyous" censés incarnés le mal. Le motif de faire la guerre à l'Irak pour combattre le terrorisme était d'ailleurs si peu crédible auprès de la communauté internationale que les Etats-Unis ont soutenu parallèlement que leur but est d'éviter la prolifération des armes de destruction massive. Mais outre le fait qu’il a été prouvé que l'Irak ne disposait pas de telles armes, le principe même du désarmement de ce pays pose problème. En effet, le désarmement de l'Irak a également pour but de faire en sorte que l'Irak ne puisse pas jouer son rôle au service de l'équilibre des forces dans la région. Par surcroît, désarmer l'Irak, alors qu'aucun autre pays arabe ne dispose de moyens militaires sérieux, revient à affaiblir le monde arabe et à laisser la suprématie militaire au Proche-Orient aux deux meilleurs alliés des Etats-Unis : l'Etat d 'Israël et la Turquie. Après la chute du gouvernement nationaliste à Bagdad, en mai 2004, les Etats-Unis ont installé un pouvoir composé de collaborateurs et de représentants des divers partis ethniques et religieux, en attendant l’élaboration d’une nouvelle Constitution qui consacrerait un fédéralisme qui menacerait du même coup l’unité de ce pays. Par ailleurs, dès l’invasion de l’Irak, les relations se sont dégradées entre Washington et Riad au point que l’Arabie séoudite, l’une des dernières béquilles d’un monde arabe de plus en plus impotent,  semble désormais menacée par son ancien allié américain. 

 

. Dans ces conditions, le vrai problème est celui de la politique des Etats-Unis à l'égard du monde arabe. La nation arabe, le pays réel arabe a le sentiment d'être victime de la politique anglo-saxonne depuis un siècle. La liste des ressentiments est longue : la trahison des promesses faites aux Hachémites lors de la Grande Révolte durant la première Guerre mondiale ; l'encouragement du sionisme suivi de la création de l'Etat d'Israël en Palestine, puis le soutien constant et partial à l'Etat d'Israël ; la lutte conduite par les Etats-Unis contre les régimes nationalistes qui appelaient les Arabes à relever la tête et à s'unir ; le pillage des richesses pétrolières arabes ; la mise sous tutelle de la plupart des régimes arabes ;  la volonté permanente d'empêcher la constitution d'une force arabe, économique ou militaire dans un contexte régional marqué par le surarmement de l'Etat d'Israël, doté de l'arme nucléaire à Israël, du Pakistan, de l'Iran ou de la Turquie. L’occupation de l’Irak par les Etats-Unis et les graves atteintes aux droits de l’homme qui entachent cette occupation (torture des prisonniers, arrestations arbitraires, répression de la Résistance…) constituent des griefs supplémentaires.  D’autant plus que les Arabes pressentent que cette occupation est  le prélude à un remodelage  de la carte du Proche-Orient. En effet, le Washington Post du 11 septembre 2002 notait que l'Irak « n'est que la première pièce du puzzle. Après avoir évincé Saddam Hussein, les Etats-Unis auraient plus de force d'appui pour agir contre la Syrie et l'Iran. Le but n'est pas uniquement un nouveau régime en Irak mais l'établissement d'un nouveau Proche-Orient. » Les contours de ce Proche-Orient remodelé seraient encadrés par Israël, la Turquie et l'Irak occupé qui rejoindrait ainsi l'axe stratégique israélo-turque dans une sorte d'alliance qui rappellerait le  Pacte de Bagdad de 1955.Dès lors, les Etats-Unis pourraient s'employer à reprendre pieds en Iran et, avec leurs alliés israéliens et turcs, mettre au pas la Syrie, voire à favoriser sa partition sur des bases ethniques ou religieuses. En outre, sous prétexte de combattre le Hezbollah au Liban, Israël aurait le feu vert pour réoccuper une partie du Sud-Liban tout en favorisant la division du Liban sur des bases confessionnelles. Il est d'ailleurs notable que, depuis quelques mois, les Etats-Unis et Israël ont repris contact avec des éléments extrémistes de l'opposition libanaise, qui multiplient les provocations contre le gouvernement de Beyrouth.Enfin, le nouvel axe pro-étatsunien pourrait englober la Jordanie, à laquelle serait proposée d’annexer une partie de l'Arabie séoudite, laquelle fait l’objet à Washington d’un plan de partition en trois ou quatre zones. Dans ces conditions, il n'y aurait plus aucune puissance arabe et le champ serait libre pour les seuls alliés stratégiques des Etats-Unis.

  

Les alliés stratégiques: Israël et la Turquie 

"Si les Américains déplorent l'anti-américanisme qui se manifeste de plus en plus dans le monde arabe, ils devraient s'interroger sur les causes de cet anti-américanisme. De la même façon, s'ils déplorent le terrorisme dont ils sont victimes, ils devraient s'interroger sur les raisons qui poussent des homes et des femmes à avoir recours à ces actes condamnables." Cette réflexion d'un dirigeant d'un Etat arabe du Golfe résume bien la question de fond posée par la politique des Etats-Unis au Proche-Orient : " dans l'ensemble du monde arabe, de l'Atlantique au Golfe, du Maroc au Yémen, l'opinion publique arabe est hostile à l'Amérique, non pas pour ce qu'est l'Amérique, non pas par haine du peuple américain, de sa culture, de sa réussite, mais pour ce que fait l'Amérique. Nous avons le sentiment que la politique des Etats-Unis se conduit, selon les intérêts des seuls Etats-Unis, sans aucun sens des responsabilités et, surtout, comme si nous, Arabes, n'existions pas, comme si nous n'étions que des pions méprisables. Comme si nous étions des êtres humains de deuxième classe, n'ayant pas les mêmes droits que les autres. A cet égard, la question de Palestine est très révélatrice. Les Etats-Unis ont répété à satiété  que l'Irak de Saddam devait se conformer aux résolutions de l'Onu mais cela fait des décennies qu'Israël bafoue des dizaines de résolutions des Nations unies."

 

Lorsque les rédacteurs du rapport Navigating through Turbulence écrivent que l'un des axes majeurs de la politique des Etats-Unis au Proche-Orient doit être l'alliance stratégique avec l'Etat d'Israël et  la suprématie militaire absolue des alliés des Etat-Unis, ils ne font que traduire une réalité.  De fait, les seuls alliés inconditionnels des Etats-Unis dans la région sont des Etats non-arabes : l'Etat d'Israël et la Turquie, auxquels Washington rêverait d'ajouter l'Iran. Pour les Etats-Unis, Tel Aviv et Ankara sont, depuis l'époque de la guerre froide, des partenaires solides et cette alliance a survécu à l'effondrement du bloc soviétique. S'agissant d'Israël, il est commun de souligner le rôle du groupe de pression pro-israélien, mais c'est une explication un peu courte. Qu'il existe un lobby pro-israélien aux Etats-Unis est indéniable, que celui-ci soit actif et influent est bien le moindre dans un pays où le lobbying est non seulement autorisé mais réglementé. Mais quel que soit le dynamisme de ce groupe de pression, notamment du fait de l’influence des « néoconservateurs », il ne suffit pas à expliquer la force du pacte qui lie Tel Aviv et Washington. A vrai dire, l'influence du lobby pro-israélien rejoint la visée stratégique états-unienne. En réalité, les Etats-Unis ont bien compris qu'Israël est au Proche-Orient un Etat isolé, qui, aussi longtemps qu'il refusera la création d'un Etat palestinien indépendant et viable, ne pourra jamais s'intégrer dans la région. De ce fait, un tel Etat n'a pas d'autre choix que celui de rechercher un protecteur puissant dont il sera par la force des choses un allié fidèle et sans états d'âme. Allié d'autant plus appréciable qu'il est doté d'une armée suréquipée qui fait de lui un bon gendarme. C'est sur cette base que les deux pays entretiennent une complicité que ne viennent guère troubler que quelques timides rappels à l'ordre lorsque le gouvernement israélien, périodiquement formé par une coalition de droite et d'extrême droite, dépasse la mesure et provoque l'irritation trop vive de la communauté internationale. En revanche, sur l'essentiel Washington ne fait rien qui puisse s'opposer formellement à une stratégie israélienne qui rejette les accords d'Oslo et  cherche à éliminer l'Autorité palestinienne. A vrai dire, les Etats-Unis ne cherchent pas à avoir une position équilibrée et impartiale, ils ne sont pas des faiseurs de paix mais ils conduisent tout uniment une politique de puissance, conforme à leurs seuls intérêts.  Ainsi, afin de ménager leur allié israélien, ils sont moins intéressés par la résolution définitive de la question palestinienne, c'est à dire par la création d'un Etat palestinien et de nouvelles relations entre deux Etats, israélien et palestinien, libres et égaux,  que par le maintien d'une sorte de statu quo en se limitant à éviter toute confrontation majeure qui bouleverserait leurs propres plans.

 

Selon l'hebdomadaire gouvernemental égyptien Al Ahram hebdo, le véritable axe du mal est "celui que forment les Etats-Unis, Israël et la Turquie". En effet,  la Turquie est le second partenaire stratégique des Etats-Unis au Proche-Orient. A l'instar d'Israël, ce pays est mal à l'aise dans la géopolitique de la région. Ni européen, ni arabe ; en froid avec ses voisins grecs, russes, arméniens et iraniens ; pays musulman et membre de l'Otan, la Turquie entretient aussi des rapports tendus avec la nation arabe. En Méditerranée orientale et au Proche-Orient, la Turquie est, avec Israël, un "Etat paria" coupé de son environnement. Pour Washington, la Turquie joue un rôle clé. Dans les Balkans, le retour des Turcs, à l'occasion de crise de l'ex-Yougoslavie, s'est nettement opéré dans le cadre de la politique américaine et allemande. La Turquie est l'une des pièces maîtresses du jeu états-unien contre la Russie pour le contrôle du pétrole du lac caspien et surtout le transit de ce pétrole qui devrait principalement s'effectuer vers le port turc de Ceyhan. Sur le plan militaire, il convient de souligner que, forte de 797.000 hommes, l'armée turque est la seconde armée de l’Otan. Le secrétaire général de l'OTAN, lord Robertson déclarait le 23 novembre 2000 à Istamboul que la Turquie "est un allié sûr de l'Otan au cœur d'une zone vitale qui comprend les Balkans, le Caucase, le Proche-Orient et la Méditerranée". Grâce à la Turquie, l’Otan, c'est à dire les Etats-Unis, consolide son dispositif qui s’étend aux frontières de la Russie et du monde orthodoxe, d'une part, à celle du monde arabe et perse, d'autre part.

 

La Turquie est également instrumentalisée par les Etats-Unis au Proche-Orient. Durant la guerre contre l'Irak, la Turquie a servi de base aux bombardiers américains. Elle continue à être utilisée par les anglo-américains pour les bombardements effectués en violation du droit international contre l'Irak. Par ailleurs,  la Turquie et Israël ont conclu, en février 1996, un accord de coopération militaire qui représente une modification majeure des données stratégiques au Proche-Orient. Cet accord prévoit prévoir des facilités et des possibilités d’exercices pour les forces israéliennes dans les vastes espaces dont dispose la Turquie, l’amélioration par Israël des équipements de l’armée turque et l’échange d’informations. Deux textes, dont certaines clauses restent secrètes, ont été signés en février et en août 1996. Ils autorisent notamment la tenue de manœuvres aériennes et navales conjointes, des facilités portuaires, la possibilité pour l'aviation israélienne de s'entraîner au- dessus du vaste espace anatolien. Israël et les Etats-Unis, puisque l'un ne fait rien sans l'autre, vont plus loin en équipant l’armée turque des technologies militaires les plus modernes. Ainsi, en août 2000, le Premier ministre israélien Ehud Barak s'est rendu à Ankara pour négocier des contrats d'armement avec son homologue Bulent Ecevit, y compris un satellite espion pour lequel Israel Aircraft Industries (IAI) est d'ailleurs en lice avec le Français Alcatel.

 

Il est notable que l'alliance turco-israélienne correspond à un choix politique de la Turquie, en particulier du lobby militaire qui, après la chute du bloc soviétique, craignait de perdre les faveurs des Etats-Unis. Pour mieux mettre en exergue l'intérêt que représente l'armée turque pour Washington, les Turcs ont choisi de s'inscrire dans la stratégie anti-russe et anti-arabe des Etats-Unis et de s'allier avec Israël pour partager avec l'Etat hébreu le rôle de gendarme américain au Proche-Orient. Ce rôle complaît d'autant mieux à certains milieux turcs que certains, dans l'ex-Empire ottoman, nourrissent traditionnellement des sentiments mitigés à l'égard des voisins arabes avec lesquels perdurent de nombreux différends. En 1997, un ministre turc en voyage officiel en Israël, a visité le Golan, donnant ainsi une sorte de bénédiction à l'occupation israélienne. Les gestes d'hostilités vis à vis de ce pays sont nombreux, outre l'occupation en 1939 d’Iskandaroun, le sandjak d'Alexandrette, dont la Syrie n'a jamais reconnu l'annexion par la Turquie, un contentieux important oppose la Turquie à la Syrie et à l'Irak sur le partage des eaux de l'Euphrate depuis le projet anatolien du Sud-est (GAP) qui vise à réaménager le cours de l'Euphrate. L'achèvement de ce projet en 2003 devrait avoir des conséquences graves pour la Syrie et l'Irak qui se perdraient la moitié de leur contingent. Tout cela en parfaite violation du droit international, en particulier de la Convention de l'Assemblée générale des Nations unies du 21 mai 1997, selon laquelle le pays en amont doit respecter les droits des usagers des pays situés en aval.  Pour faire bonne mesure, la Turquie s'est engagée  à fournir de l'eau à Israël. Enfin, si la Turquie n'est pas favorable à une partition de l'Irak qui risquerait de provoquer, avec l'aide des Etats-Unis, la création d'un Etat kurde, lequel serait un pôle d'attraction pour les kurdes de la Turquie, elle n'exclut pas de profiter d'une guerre américaine contre l'Irak pour tenter d'occuper la région de Mossoul. L'élection, en novembre 2002, d'un gouvernement à coloration islamique à Ankara n’a pas fondamentalement changé la donne du fait de la permanence du poids de l'armée dans la vie politique locale. 

Après Israël et la Turquie, les Etats-Unis rêvent de compléter leur dispositif en ramenant dans leur  giron Téhéran où il existe au sein du système un fort courant pro-américain représenté par l'ancien président Rafsandjani, chef de l'influent Conseil de discernement des Intérêts Supérieurs du Régime.  Un proche de Rafsandjani, l’ancien ministre des affaires étrangères Ali Velayati, a rencontré des diplomates états-uniens de haut rang à plusieurs reprises durant l’été 2002 afin de garantir la neutralité de l’Iran en cas d’attaque américaine contre l’Irak et assurer, en contrepartie la préservation des intérêts iraniens si un remodelage de la carte géopolitique de la région devait intervenir. En tout cas, la doctrine officielle  du dual containment face à l'Irak et à l'Iran ne doit pas cacher que Washington n'a pris aucune mesure drastique contre l'Iran, y compris à l'égard des efforts d'armement de ce pays et la construction d'une centrale nucléaire à Bushehr. Dans leur conception de l'avenir géopolitique du Proche-Orient, les Etats-Unis intègrent l'idée que, en 2025, l’Iran aura doublé sa population pour compter plus  de 130 millions d’habitants. Il sera une puissance démographique, le détenteur d’importantes ressources pétrolières et gazières, une puissance militaire de tout premier plan. Un nouvel Iran, débarrassé du régime islamique radical, pourrait ainsi renforcer le dispositif d'encerclement et de rabaissement du monde arabe qui est l'objectif des Etats-Unis. C’est la raison pour laquelle  Washington a laissé le champ libre à la montée en puissance des mollahs chiites pro-iraniens au sein de la communauté chiite irakienne, après l’invasion de l’Irak. Au risque de favoriser des divisions religieuses et de renforcer le pouvoir des mollahs intégristes dans ce pays.

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