BTPH : état des lieux

Publié le par Sassia

 
Le sinistre des entreprises locales vu par ses patrons: Ce pourquoi les Algériens construisent mal

 

par Kamel Daoud - Le Quotidien d'Oran - 8/11/2011

 

Il existe près de 34.000 entreprises algériennes en bâtiment. Sur le nouveau programme annuel des 200.000 logements, elles auraient pu avoir droit à un chantier de 06 logements chacune. Plus besoin des sociétés turques, ni d'importer des Chinois, ni de transférer des millions de dollars vers l'étranger. Pourquoi ce n'est pas le cas ? Parce que les entreprises algériennes se portent mal. Pourquoi elles se portent mal ? Voici quelques réponses.

UNE MAIN-D'OEUVRE QUI A PERDU LA MAIN

«On répète partout que les entreprises algériennes ne sont pas capables, alors qu'on ne fait rien pour les rendre compétitives», conclut l'un des plus gros entrepreneurs algériens dans le BTPH. Conséquence : les entreprises algériennes sont écartées sur les gros chantiers générateurs de plus-value et de capital d'expérience, il n'y pas de transfert de maîtrise ni maîtrise des délais et des qualités. Pour les quelques entrepreneurs algériens interrogés, les faveurs des autorités publiques sont accordées aux sociétés étrangères sous prétextes de leurs performances. «En fait, il s'agit de quoi ? De la force de la main-d'œuvre et d'une technologie. Les entreprises étrangères disposent d'une main-d'œuvre à moindre coût, capable d'assurer légalement des rythmes et des rotations d'ouvriers, plus importants que ce qui est accordé aux Algériens». «L'ouvrier turc travaille 16 heures par jour, habite dans des camps de vie. L'ouvrier algérien a une famille, des charges et des déplacements à faire. Le volume de travail légal est de 40 heures par semaine et les heures supplémentaires sont plafonnées», explique notre interlocuteur.

Avec une main-d'œuvre disponible en nombre et en qualité, on «réduit les délais et donc les charges et donc les coûts» pour les étrangers qui en deviennent plus concurrentiels face aux Algériens. «Les étrangers peuvent fonctionner sur des rythmes plus rapides, avec près de 70 heures de travail par semaine et sur des rotations de 7 jours sur 7. Faites vos calculs», argumente notre source.

Au «Que faire ?», les patrons algériens répondent par plusieurs propositions : «jouer sur les rotations entre heures de travail et heures de récupérations. Un rythme de 24 heures avec 12 heures de récupérations par exemple.» D'autres préconisent la solution par le nombre. «Recruter encore plus de travailleurs ? Oui, mais encore faut-il les trouver», rétorque notre source. Car les maçons algériens, les métiers et les ouvriers spécialisés deviennent de plus en plus rares en Algérie.

LA FORMATION PROFESSIONNELLE  DANS LE VIDE

«Voici le tableau : l'entreprise algérienne a en face d'elle une entreprise étrangère qui a droit de faire travailler ses employés selon ses rythmes, une entreprise qui est payée à hauteur de 30% en devises sur le montant du contrat, une entreprise sans charges énormes et qui ne ramène rien de plus que sa main-d'œuvre, le reste des équipements étant disponibles ici.». En face, «une entreprise algérienne obligée de respecter des délais, payant ses charges, roulant avec une ressource humaine peu formée, contrainte par une réglementation de travail à 40 heures la semaine et soumise aux diktats de l'ANEM». L'agence d'emploi impose en effet ses listes et ses recrues, limitant les possibilités de sélections des entreprises algériennes. «Il vous faut la fameuse attestation d'indisponibilité de l'ANEM pour pouvoir recruter l'ouvrier valable que vous avez pu dénicher», explique un chef d'entreprise du secteur. «Pensez-vous qu'un bon ouvrier irait s'inscrire à l'ANEM ? Et cette agence a-t-elle les moyens de juger des compétences d'un demandeur d'emploi ?»

La solution là aussi ?: «Libérer les entreprises algériennes en leur permettant d'importer la main-d'œuvre spécialisée, capable de former la main-d'œuvre de base et soutenir cette solution par des mesures de réductions des charges par exemple», préconise l'un de nos témoins. Le constat est d'ailleurs unanime : ce qui manque au plus dans le secteur du BTPH, ce sont les métiers comme les plomberies, les corps de finition surtout. La formule permettrait surtout le fameux transfert de savoir-faire qu'une décennie d'importation de Chinois n'a pas assuré ni assumé. «En important, momentanément, une main-d'œuvre spécialisée, pour les métiers rares, je ne peux qu'encourager le transfert de compétences et de maîtrise car il y va de mon intérêt, à long terme, et de mon souci de réduire les coûts», explique une source. Le grief contre les Chinois sur leur culture de cloisonnement est partagé par presque tous : les Chinois évitent de transférer leurs savoir-faire, soucieux de garder leurs marchés et ne recrutent les Algériens que pour les prestations périphériques. Les pressions des différents gouvernements algériens depuis une décennie n'ont guère changé la situation. «Les Chinois peuvent vous construire un immense hôpital mais s'arrangent pour rester nécessaires même pour la construction d'un centre de santé dans le profond pays».

CE QUE LES ALGERIENS NE SAVENT PLUS FAIRE

«On a surtout besoin de main-d'œuvre spécialisée, de conducteurs de travaux par exemple», nous explique un chef d'entreprise. En termes de charge, cette «importation ciblée» n'excédera pas les 5% de toute la masse financière débloquée pour un quelconque chantier. «Et cela va revenir à l'Etat moins cher que de débourser les 30% de forfait pour les entreprises étrangères, somme payable en avance et expatriée de facto». Cela ira réduire la fuite des devises, permettra une capitalisation des ressources humaines et une formation réelle pour la main-d'œuvre algérienne. Des mesures immédiates ? «Pour moi, il faut profiter de la conjoncture de la crise économique grave que vivent certains de nos pays voisins comme l'Espagne. Qu'est-ce qui empêche d'y puiser de la main-d'œuvre qualifiée, par exemple, à moindre coût d'ailleurs ?», s'interroge nos interlocuteurs. «La crise peut nous permettre même de s'équiper à moindre coût dans leurs parcs au lieu d'imposer l'achat du neuf. Une grue a une durée de vie de 50 ans, pourquoi imposer à l'entreprise algérienne d'en acheter seulement une neuve ? Les équipements sont en soldes en Europe et cela peut avantager les entreprises algériennes, avec des coûts moindres en équipement et au départ». L'occasion est bonne, selon nos sources, pour encourager la création de sociétés mixtes, avec la condition de programme inclus de formation. Il suffit d'une bonification de 10% sur les marchés publics pour soutenir l'importation formatrice de main-d'œuvre spécialisée. «Et si on ne saisit pas cette occasion maintenant, elle risque de ne plus se présenter à l'avenir».

 «Quand on pense aux budgets colossaux consentis pour une formation professionnelle algérienne sans retour sur les chantiers algériens et depuis des décennies déjà ! Avec ces sommes, on peut soutenir des entreprises algériennes pour importer de la main-d'œuvre spécialisée, capable d'assurer une formation directe des ouvriers de base et sans coûts importants». Une proposition qui s'ajoute à d'autres pour faire le retour sur le secteur de la formation professionnelle et ses centres «déconnectés de la réalité de l'entreprise algérienne et de ses besoins», nous affirme-t-on. Le diagnostic fait par les chefs d'entreprises du bâtiment sur la formation professionnelle est donc sévère : à la limite du «cela ne nous sert à rien», dit-on. Les faiblesses ? «Un encadrement insuffisant et des choix de stagiaires irrationnels». «Que peut-il se passer quand on prend un jeune de 16 ans et que l'on va essayer de former à être maçon pendant longtemps alors que lui ne veut pas de ce métier ou ne s'y intéresse que le temps d'une formation ? Rien de plus que des dépenses». Le secteur de la FP connaît en effet d'énormes déperditions et ses investissements ne se répercutent pas sur la qualité de la main-d'œuvre algérienne, malgré les statistiques. Le chef d'entreprise algérienne est d'ailleurs confronté aux mêmes difficultés du simple ménage algérien à la recherche du bon plombier dans toute la ville.

 La solution là aussi ? «Consolider le lien Entreprises/centres de formation. Le stagiaire pourrait être, par exemple, désigné par l'entreprise. Il sera sélectionné en fonction de ses besoins et de son choix, pour une formation auprès du centre et avec le bénéfice d'un présalaire, une convention et la garantie d'une embauche vers la fin du cycle». Mieux encore, «ces formations pourraient avoir lieu dans les chantiers mêmes, évitant des dépenses de matériaux aux centres. La solution est que l'entreprise soit partie prenante de la formation et que le formateur soit présent dans les chantiers. Le stagiaire vivra sa formation comme une promotion et une garantie de débouché par la suite».  

LE FAUX AVANTAGE DES 25%

Les entreprises algériennes bénéficient en effet d'un avantage formel de 25% de bonification sur les prix du soumissionnaire algérien en face des concurrents étrangers. Un faux avantage cependant, selon les concernés. «A quoi sert ce privilège si les entreprises algériennes manquent de qualification à la base ?». Selon nos interlocuteurs, les entreprises algériennes sont d'ailleurs éliminées d'office pour les chantiers complexes. «C'est donc une partie du marché qui est de facto fermée aux Algériens. Reste alors les petits chantiers et là, la concurrence est terrible entre les 34.000 entreprises recensées». Le chiffre est en effet important pour une performance douteuse. «Cela permet de comprendre qu'il s'agit aussi d'un problème d'organisation du marché, des chantiers, des appels d'offres et des opportunités». A leur avantage, les entreprises étrangères calculent leurs coûts sur la base de barèmes internationaux et ont accès aux marchés des entrants en Algérie, sur la base de prix nationaux, c'est-à-dire des prix bas. Une belle marge de bénéfice offerte gratuitement».

 Durant les années 60-70, le marché algérien avait la tradition de lancer des appels d'offres en corps d'états séparés. «On avait une grande entreprise avec une douzaine de petites entreprises pour les segments spécialisés. Chaque entreprise s'occupait de son secteur et de son marché». Une décennie plus tard, le choix s'est porté sur la formule de la grande entreprise «qui raflait la totalité du projet et s'occupait de tout son ensemble. L'inconvénient ? On a tué les petits métiers et les sociétés de moyen volume». Selon nos sources, c'est ce système qui perdure comme tradition dans l'administration algérienne et ses procédures de gestion du bâtiment. «Aujourd'hui encore, on réfléchit en terme de chantier unique pour une entreprise unique et c'est donc à l'entrepreneur de tout faire». Ailleurs, selon nos sources, les entreprises réussissent mieux à gérer les chantiers par un système d'éclatement des contrats. «Je suis un chef d'entreprise en bâtiment et donc je n'ai pas à m'occuper de la location des grues ou des échafaudages. C'est une entreprise qui doit en assurer l'offre et la prestation, pas à moi !», résume notre source. «En Algérie, une bonne société dans ce secteur est poussée à gérer 5 000 produits, entre entrants, parc, matériaux, etc., et les charges deviennent donc encore plus lourdes, se traduisant par des défauts de maîtrise de chantiers et une incidence des coûts sur la qualité».

LE DIKTAT DU MOINS-DISANT

Autre cri d'alarme tiré sur le système des appels d'offres et de la sélection des entreprises de réalisation. «Si on veut hisser l'entreprise algérienne vers le haut, il faut revoir ce système et en urgence», affirment nos interlocuteurs. Quelle est la situation ? «Une concurrence rude sur les marchés moyens, se traduisant par une course aux bas prix et donc une qualité de rendu de plus en plus discutable et une marge de bénéfice qui ne permet pas la bonne rémunération, donc l'attrait pour la compétence et donc pas de formation». Pour le logement par exemple, «les prix restent plafonnés indirectement avec le calcul des coûts objectifs par des intervenants uniques : l'administration et les bureaux d'études, souvent avec un personnel sans compétence pour évaluer les coûts réels». Le système actuel, par appels d'offre, reste verrouillé «dès le début du processus. On devient, nous entreprise, prestataires pour les bureaux d'étude, sans implication, sans possibilité d'initiatives ou de proposition ou d'innovation».

 Pire encore, la formule du moins-disant, avec son impact sur la qualité, «est devenue une formule de sécurité pour l'administrateur et son critère absolu face aux risques pénaux ou de sanction. L'organisation est telle que tout le monde a peur. Le seul facteur dans la pré qualification des entreprises est devenu le coût». Out donc les critères de qualité, de confort, de commodité, d'études gestion de l'habitat et de son environnement. «Les coûts de réalisation en Algérie, pour les entreprises algériennes, ne poussent pas vers le haut. Et, juste pour le détail, on ne regarde pas sur le coût-plafond quand il s'agit de marchés complexes octroyés aux sociétés étrangères» !

 A la fin, le constat est négatif, en absolu, «les entreprises algériennes du bâtiment n'innovent pas et ne peuvent pas le faire. Elles font ce qu'on leur demande.»

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