Elections en Tunisie

Publié le par Sassia

Ennahda contraint à des alliances pour accéder au pouvoir
 
El-Ghannouchi à la manœuvre

par Kharroubi Habib - Le Quotidien d'Oran - 30/10/2011

 

Il ne semble pas, jusqu'à preuve du contraire, que la victoire de son parti Ennahdha soit montée à la tête du leader islamiste tunisien Rached El-Ghannouchi, devenu de facto après celle-ci le nouvel «homme fort» du pays. C'est du moins ce qui transparaît de ses déclarations post scrutin et des transactions qu'il a engagées avec les autres forces politiques du pays en prévision de la première convocation de la nouvelle assemblée élue, qui devra d'abord nommer un nouveau président de la République, qui lui-même désignera le Premier ministre. El-Ghannouchi a en effet multiplié les assurances et les engagements que son parti respectera les droits et les libertés des citoyennes et citoyens tunisiens et participera à l'instauration d'un régime démocratique. Il a d'autre part reconfirmé la promesse faite par lui à son retour d'exil après la chute de Benali et de son régime qu'il ne postulera pas aux postes sensibles de chef de l'Etat ou de Premier ministre. Ainsi tout en modération, le leader islamiste a apparemment réussi à atténuer les peurs que la victoire de sa formation a suscitées dans la société tunisienne et parmi certains battus du scrutin du 23 octobre. Au point qu'elles sont plus nombreuses les voix dans le camp des démocrates et libéraux tunisiens qui, tout en prônant le «devoir de vigilance» à l'égard de ce qui peut advenir après la victoire du parti islamiste, estiment qu'il ne faut pas que leur courant refuse de prime abord la «main tendue» par Ennahdha et son leader à son endroit. Battu électoralement, le courant démocrate et moderniste tunisien est néanmoins en mesure de tester la sincérité des convictions démocratiques d'Ennahdha et la modération de ses ambitions. Tels qu'il ressort du scrutin, la formation islamiste est dans l'obligation de composer avec lui pour les actes fondamentaux qui vont dessiner les contours de la nouvelle république tunisienne. Le courant démocrate et moderniste est en situation de faire barrage à un projet de société radicalement islamiste, pour peu que ses segments représentés dans l'Assemblée constituante s'entendent sur ce qui doit être acceptable pour eux dans ce qu'Ennahdha leur propose comme programme et mode de gouvernance.

En Tunisie, tant pour Ennahdha, s'il a réellement renoncé à faire figure de parti islamiste radical, que pour les formations du centre et de la gauche, le grand enjeu consiste à créer les conditions qui empêcheront la montée des extrêmes. La première étant la construction d'un Etat démocratique dans lequel l'alternance au pouvoir se fera pacifiquement et dans le respect de la souveraineté populaire. La seconde étant qu'il leur faut prendre à bras-le-corps la problématique économique et sociale dans laquelle se débattent la Tunisie et son peuple

Si le vainqueur et les vaincus du scrutin du 23 octobre trouvent un terrain d'entente pour engager ensemble ces deux chantiers, alors oui, la «révolution du jasmin» tiendra toutes ses promesses et la Tunisie sera vraiment l'exemple accompli et positif de ce que les acteurs du printemps arabe se sont fixés comme objectif pour leurs pays respectifs et le monde arabe en général.

Gardons-nous de jeter de l'huile sur le feu pour ce qui se passe en Tunisie et faisons confiance à la société tunisienne et à ses élites qui ne cessent d'étonner par leur maturité.


Le billet de Hatem Bourial – Jasmin barbu

Publié par Hatem Bourial le 25 octobre 2011 à 13:08

 

 

Les urnes n’ont pas d’état d’âme et, bientôt, le parti “Ennahdha” se prévaudra d’une triple légitimité. Celle du vote populaire d’abord qui confère à ce mouvement une assise incontestable. Légitimité démocratique ensuite, car les élections de l’Assemblée nationale constituante se sont déroulées, selon l’éditorialiste du quotidien “La Presse”, «dans la sérénité, la citoyenneté et une mobilisation électorale jamais égalée dans l’histoire du pays».

Enfin, la légitimité militante du parti “Ennahdha” ne fait aucun doute. Ce qui fut dans le passé le mouvement de la tendance islamique (MTI) peut en effet se prévaloir d’une continuité militante, d’une grande capacité de résistance à la répression et de longues années de clandestinité.

Ainsi, nous savons désormais, pour reprendre un des leitmotivs de la révolution, ce que «le peuple veut…». Nous le savons de manière partielle, mais le verdict final ne devrait pas tarder à tomber et confirmer l’ascendant d’Ennahdha sur l’échiquier politique tunisien.

Ceci était prévisible et ne devrait surprendre personne. Prévisible, car “Ennahdha” a su s’emparer du discours sur la justice sociale et en faire un de ses chevaux de bataille. Prévisible, car la dissolution du RCD ouvrait quasi mécaniquement un boulevard devant ce parti. Prévisible, car la dispersion, la naïveté et l’égoïsme des autres «grandes» formations faisait tout aussi mécaniquement le jeu d’Ennahdha.

Mon propos n’est pas de vous lancer dans une analyse. Ce n’est pas l’esprit de ce billet. Toutefois, je voudrais souligner quelques points pour, comment dire, avoir la conscience tranquille.

En premier lieu, le narcissisme démesuré des chefs des partis laïques a joué un mauvais tour au peuple tunisien. Rongé par l’ambition, revanchards, souvent inconsistants, les ténors de ces mouvements devraient tirer les conséquences de l’échec dans lequel ils ont entraîné leur camp et avoir l’élégance de se retirer.

Leur faute majeure et la suivante : ils ont offert sur un plateau le monopole du discours sur la justice sociale à Ennahdha. Leur faute morale est la suivante : ils ont traité le parti “nahdhaoui” non pas comme un mouvement conservateur qui serait leur adversaire politique, mais comme un ennemi des libertés et une force réactionnaire. Leur faute tactique est la suivante : ils ont produit un discours en décalage avec les réalités du peuple et, en quelque sorte, ont eu l’illusion narcissique d’une démocratie sans le peuple.

Ils sont lourdement sanctionnés, car leurs discours ceux ont été mal reçus partout. Ils ne s’en relèveront que dans le cas où leurs militants respectifs les obligeront à fusionner dans le cadre d’un grand parti débarrassé des ambitions personnelles des chefs actuels.

Ne l’oublions pas : la révolution a été le fait d’une fonction inédite entre la jeunesse, la paysannerie et les nouvelles technologies. Aucun leader n’était impliqué dans cette révolution à laquelle l’UGTT a donné un coup de pouce décisif en appelant à une grève générale le 14 janvier.

Sans vouloir heurter qui que ce soit, une page se tourne aujourd’hui pour plusieurs leaders historiques de l’opposition tunisienne. Il est temps qu’ils laissent les forces vives et les générations montantes s’exprimer. Auront-ils cette sagesse ? J’en doute fort…

Second point que je désire développer : la recomposition du paysage politique va entraîner une nouvelle étape dans la révolution tunisienne. Nous avons connu l’enthousiasme des premiers jours, le chaos des jours suivants puis la confiscation progressive par la classe politique de nos espérances légitimes.

Désormais, la montagne a accouché d’un jasmin barbu et, sous le choc de la défaite, beaucoup de citoyens se disent «Tout ça pour ça ?» et ont peur d’un avenir à l’iranienne. Certains cultivent le cynisme amer au point de proposer d’offrir à “Ennahdha” l’ancien siège du RCD pour y établir son futur quartier général.

En fait, ce qui importe le plus aujourd’hui, c’est la fondation de contrepoids au parti unique en puissance qui pourrait naître, au fil du temps, avec cette victoire électorale d’Ennahdha. Sinon retour à la case départ et peut-être même regrets éternels…

Aujourd’hui, Bourguiba pourrait bien se retourner dans sa tombe. Ses héritiers destouriens ont trahi en s’appropriant exclusivement son projet moderniste pour le mettre au service de desseins mafieux. Et maintenant, la révolution le trahit, car elle omet les nouveaux zeitouniens au cœur du jeu politique.

Car, au fond, tout cela risque de se transformer en une revanche contre l’héritage bourguibien, contre la dictature de la modernité qu’il avait imposée à une société archaïque, contre nos identités plurielles, contre notre ancrage actuel à l’ouest…

Peut-être qu’en 1955, Salah Ben Youssef aurait pu gagner et mener le pays vers une autre voie ? Peut-être allons-nous poursuivre notre révolution à reculons ? Peut-être tournerons-nous nos vestes une nouvelle fois ? Peut-être, peut-être…

Contentons-nous pour l’heure de humer notre jasmin barbu, notre jasmin voilé, notre jasmin fané, flétri, fauché, immolé non par le feu, mais par nos incapacités à être dans le monde.

 

Source : http://www.webdo.tn/2011/10/25/le-billet-de-hatem-bourial-jasmin-barbu/

 

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