50 ans d'indépendance et encore la peur du noir !

Publié le par Sassia

par Kamel Daoud

 

« …Je ne vois pas tout en noir !», me dit-il. «Ce n'est pas vrai : je vois juste le dos des choses, comment elles m'ont déçu avant de retomber sans mon désir qui les porte. Tu sais, quand j'étais môme, je voulais être astronaute : marcher sur la lune puis sauter la marelle vers la plus proche constellation et ainsi de suite jusqu'à aboutir à la Réponse Absolue. J'aimais les photos des fusées qui s'arrachaient avec d'énormes feux, les casques d'astronautes avec le reflet de la terre sur le scaphandre, les étoiles en milliards derrière un seul homme qui pose accoudé à l'infini. Je me souviens des textes d'aviateurs : Lindbergh et surtout Saint-Exupéry avec son désert, son renard, son avion, son écharpe de milliers de kilomètres autour du cou. Puis j'ai pris de l'âge et j'ai compris qu'il y avait des nationalités qui n'avaient aucune chance d'aller plus loin que le minaret. Je suis un amateur des puissances et des grandes histoires et tout ce qu'on m'a fourré dans la tête, dans l'école, c'était une fausse adresse. C'est comme marcher avec des chaussures étroites dans une ville inconnue, avec un argent faux et une adresse de trou sans fin, quand on vous oblige à célébrer une identité qui n'est pas la vôtre. Puis, il y a eu le reste : j'étais en décalé : ma langue ne correspondait pas au son de la télé ni à ma bouche. Mon histoire remontait vers un tas de pères qui n'étaient pas les miens et des traces de pas sur un Sahara étranger. Je n'étais pas le proprio d'une terre que tout le monde a violée et que je n'ai pas encore épousée et j'étais obligé d'aimer des cadavres héroïques, ce qui altéra grandement mon désir des mondes. Que veux-tu qu'un homme éduqué comme un dos d'âne sur sa propre route fasse de lui-même ? Je suis simplement un déçu : un homme est-il plus coupable de voir du noir ou de ne voir rien du tout de ce qu'il a sous les yeux ?

Rien ne me va : je trouve les routes sales, les villages tournant en rond, les femmes mal habillées et les stèles détestables, l'architecture désolante, les arbres faibles, les forêts rétractions et les fêtes ennuyeuses. On m'a pas fait rêver quand j'étais gamin et je manque de couleurs à mon âge aujourd'hui.

Ce qui me tue, c'est que tous pensent comme moi. Et c'est moi qu'on accuse à chaque fois que je dis que ce pays est un cerf-volant retombé. Moi anti-musulman ? C'est du n'importe quoi : je n'aime pas les voyages organisés vers le ciel. Dieu est pour moi un voyage que je mène seul. Je n'ai pas besoin de courtier entre moi et lui. Moi anti-Algérie ? J'en ris. J'en veux une plus grande, avec des bras énormes qui serrent le peuple entier, une histoire qui ne soit pas cachée derrière le dos comme une sœur indésirable et de la grandeur. Oh oui, je suis un amateur de grandeurs ! Moi, je vois les choses en noir ? Que non : je déteste seulement les trottoirs mal faits, les villages sales, les gens hideux et lâches devant la vie et son poids, les intolérants, les faciès rendus gris par les trahisons, les cupidités et les mensonges et les gens qui disent que ce pays n'a pas d'histoire propre sauf celle des Arabes et/ou des Français ou de n'importe qui, mais qui veulent le gouverner et le manger quand même. Au contraire, mon ami : je déteste seulement ce qui n'est pas algérien, justement, et ce qui se met entre moi et le ciel, entre moi et la terre, entre moi et le prochain. Je ne vois pas les choses en noir : je vois ce qu'on veut cacher ou se cacher. »

Le Quotidien d'Oran - 28/01/2012

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